Michèle Petit

De Jules Verne aux liens hypertextes de Wikisource… (à propos de l’amendement pour interdire les liens hypertextes)

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« Tout d’abord, M. Fridriksson s’enquit auprès de mon oncle du résultat de ses recherches à la bibliothèque

« Votre bibliothèque ! s’écria ce dernier, elle ne se compose que de livres dépareillés sur des rayons presque déserts.

— Comment ! répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille volumes, dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en vieille langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont Copenhague nous approvisionne chaque année.

— Où prenez-vous ces huit mille volumes ? Pour mon compte…

— Oh ! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays. On a le goût de l’étude dans notre vieille île de glace ! Pas un fermier, pas un pêcheur qui ne sache lire et ne lise. Nous pensons que des livres, au lieu de moisir derrière une grille de fer, loin des regards curieux, sont destinés à s’user sous les yeux des lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main, feuilletés, lus et relus, et souvent ils ne reviennent à leur rayon qu’après un an ou deux d’absence.

— En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les étrangers…

— Que voulez-vous ! les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques, et, avant tout, il faut que nos paysans s’instruisent. Je vous le répète, l’amour de l’étude est dans le sang islandais. Aussi, en 1816, nous avons fondé une Société littéraire qui va bien ; des savants étrangers s’honorent d’en faire partie ; elle publie des livres destinés à l’éducation de nos compatriotes et rend de véritables services au pays. Si vous voulez être un de nos membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le plus grand plaisir. » »

Ce passage est extrait de Voyage au centre de la terre de Jules Verne, paru en 1864.

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On retrouve cette idée des livres qui ne doivent pas rester sur les étagères des bibliothèques, dans le livre de Michèle Petit (L’art de lire, Belin, 2008). Elle cite la bibliothécaire iranienne Noush-Afarin Ansari : « Les livres raffolent de l’errance et ceux qui restent dans la bibliothèque sont des livres tristes.« 

Aujourd’hui, à l’heure où deux députés françaises ont eu la très grande idée de vouloir supprimer ou réduire les liens hypertextes qui sont la caractéristique principale du Web (c’est-à-dire le contraire du monde clos des applications), il est bon de rappeler les mots de Jules Verne et ceux de la bibliothécaire iranienne.

Cette semaine, on fête les 15 ans de l’encyclopédie Wikipédia. Qui l’eut cru ? Et aussi un autre projet attenant : Wikisource, la bibliothèque libre Wikisource où, justement, on trouve tous les livres de Jules Verne.

Paradoxalement, Wikisource permet aux lecteurs de vider ses étagères (virtuelles) den permanence et  aux livres de s’envoler grâce aux liens hypertextes.

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Silence… (enfin, non)

Jubilations 12 : la blogoboule de lecture ou plus de 300 blogs de lecteurs !

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Parfois, lors de nos rencontres de bibliothécaires ou à la pause café de notre bibliothèque, on entend sur le registre de la désolation :

ouais, plus personne ne lit ! Ou encore : le livre c’est mort, les usagers viennent en bibliothèque pour emprunter de la musique ou des films…

Et pourtant…

Pendant ce temps…

Au cours de ses pérégrinations sur le net, une bibliothécaire de France (Oiselle) a recensé dans  la blogoboule de lecture (un univers netvibes) plus de 300 blogs francophones de lecteurs passionnés.

blogoboule

Son univers netvibes était associé à un blog qu’elle a arrêté pour diverses raisons le 1er novembre. Ce que je regrette.

Sur un blog, un des avantages, est d’enrichir par des billets les découvertes que l’on fait, de proposer des angles, de réunir des informations qui semblent éloignées, éloignées seulement.

Un agrégateur de flux RSS (comme cet univers netvibes) est un outil fabuleux de veille, pour ne rien oublier mais ce n’est finalement qu’un amas de flux. On cherche en vain, le commentaire.

Remarquez  choisir tel ou tel blog pour faire sa veille c’est déjà faire du commentaire, mais discrètement. Comme une politique documentaire qui ne ferait pas de médiation de ses collections…

Parfois, la bibliothèque se meurt d’être trop discrète !

Elle aurait besoin d’affirmer un peu plus ses choix, d’expliquer fièrement ce que l’on nomme dans notre jargon « sa politique documentaire ».

On n’a pas non plus le temps de tout lire. Le numérique apporte un plus en réunissant sur une plateforme fédératrice toutes les informations que l’on souhaite. Alors on peut picorer. Faire son marché du samedi matin. Emprunter des chemins buissonniers. Oiselle est notre Ariane dans ce dédale de blogs !

Le blog permet aussi autre chose : du coup de cœur, de l’humeur, de l’enthousiasme, des commentaires, de l’échange et du partage d’un lecteur vers d’autres lecteurs (qui peuvent être nos usagers ou pas).

En découvrant la richesse de tous ces blogs, véritables critiques passionnées, on peut avoir chaud au cœur. On peut aussi se demander pourquoi la bibliothèque n’est pas un lieu fédérateur de ces pratiques de lectures, lieu de rencontre de cette communauté de lecteurs qui aime écrire sur ce qu’elle a lu.

L’antique club de lecteurs de la bibliothèque pourrait peut-être trouver là une énergie nouvelle. La blogoboule de lecteurs pourrait être sa nouvelle appellation !

Ce qui serait important : réunir ces lecteurs qui s’expriment sur le net par l’intermédiaire d’un blog. La bibliothèque devrait accueillir ces voix sans vouloir les contraindre à un consensus mou. Pour créer du lien social. Dans ce lieu social qu’on appelle une bibliothèque…

Ces blogs ne sont-ils pas des sortes de bouteilles jetées à la mer  par ces lecteurs qui attendent un contact, qui ont envie d’échanger ? Cela devrait nous interpeler, nous, les bibliothécaires ? Vous ne trouvez pas ? Certains de ces lecteurs, ce sont même réunis sur une carte de géolocalisation « Lecteurs Blogueurs Francophones » sous la direction d’une certaine Madame Charlotte.

Je suis persuadé que la lecture a encore de beaux jours devant elle,  même si une certaine lecture  « zapping » sur écran grignote notre temps et nos moments de rencontres avec les autres. Le lieu bibliothèque n’est pas encore assez le lieu d’échanges et de partages qu’il devrait être.

Deux ouvrages qui viennent de paraître, que je vous encourage à lire, démontrent que lors de situations dramatiques (crises existentielles personnelles, crises économiques ou guerres), le désir de lecture et sa pratique ont été renforcés voire ont permis à des personnes en difficulté à trouver une raison de ne pas désespérer.

Il s’agit de :

Livres pillés, lectures surveillées – Les bibliothèques françaises sous l’Occupation / Martine Poulain. – Paris, Gallimard, 2008.

et de

L’art de lire ou comment résister à l’adversité / Michèle Petit. – Paris, Belin, 2008.

Dans ces deux livres, plusieurs exemples montrent qu’en cas de situation désespérée, comme l’occupation allemande pour le premier opus, les gens éprouvent le besoin de lire, de retrouver le chemin des bibliothèques, de prendre du temps pour réfléchir à la situation. Martine Poulain donne des exemples de fréquentation de la BNF en hausse pendant la guerre. Quant à Michèle Petit cite un autre texte de… Martine Poulain évoquant la crise des années 30 aux Etats-Unis : « Parfois, les sans emploi demandaient à la lecture de leur permettre de se distancier du réel et de leur propre situation, ils lui demandaient de les  emmener « hors du monde ». « 

Si se retrouver « Hors du monde » est un des buts assigné à la lecture.  Michèle Petit remarque que «  la lecture est un art qui se transmet plus qu’il ne s’enseigne « . Alors un des rôles de la bibliothèque n’est-il pas de permettre la transmission des savoirs, des connaissances ou plus modestement des émotions des lecteurs vers d’autres lecteurs ?

Tous ces blogs nous font des clins d’œil… Bibliothécaire, où es-tu ?

Silence