jean sarzana

« Le bibliothécaire est un peu le forestier du livre » Alain Pierrot et Jean Sarzana, 2010

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« D’ordinaire, en regardant bien le circuit du livre, on peut apercevoir le bibliothécaire au fond du corridor. Il est presque toujours cité le dernier, on sait qu’il est incontournable, mais comme il ne participe pas du marché – c’est un agent public, il conserve et il prête, il achète si peu – il n’est jamais au coeur des discussions d’actualité sur la marche du monde. Pourtant, il occupe une place à part dans la saga du livre – il est né avec lui, bien avant le codex, bien avant l’édition – et il a puisamment marqué son histoire. S’il ne vit pas au rythme incertain du marché, il accompagne la vie du livre sur la longue durée et sait prendre la mesure du fonds et de sa densité. A côté de sa mission patrimoniale de conservation, sa fonction le requiert d’assurer l’observation permanente et suivie des ouvrages. Le bibliothécaire est un peu le forestier du livre, il vit et raisonne à long terme et dans les deux sens, il se voit comme le dernier rempart. On a le sentiment qu’une muraille de Chine sépare éditeurs et bibliothécaires. Ils gagneraient à la changer pour un paravent japonais. » (page 26)

Comment ne pas être fasciné à la pensée d’être contemporain d’une de ces très rares mutations essentielles de l’écrit, aussi violente et profonde que celle du passage du rouleau au codex, avec son lot d’imprédictible ? écrit François Bon dans sa présentation du livre  Impressions numériques d’Alain Pierrot et Jean Sarzana, publié sur la coopérative d’auteurs : Publie.net. Allez, soyons un peu polémiques : on est fatigué de ces discours à la gloire seulement de l’argent et de l’industrie. C’est de civilisation qu’il s’agit. Et d’un paradoxe qui rend l’affaire complexe : il y a beau temps que le livre traditionnel est déjà affaire numérique, de bout en bout. Et dans le bouleversement actuel, les lignes de force et de partage rejouent des conflits culturels qui n’ont rien à voir avec la seule question du numérique.

Un livre magistral et indispensable à lire aujourd’hui (à télécharger pour 5,99 € sur publie.net ou sur epagine.fr) pour sortir des débats un peu stérile sur le support ou la numérisation du livre à l’identique tellement rassurante pour les personnes de l’ancien monde … Ceux qui veulent mettre des péages  et des applis de smartphones partout pour mieux contrôler le flux de paroles et d’actes, nés sur cette utopie dérangeante qu’est le web.

Les deux auteurs définissent et synthétisent les concepts et les problématiques, expliquent lucidement le rôle de catalyseur de Google et donnent beaucoup de pistes afin d’éclaircir l’horizon de la mutation en cours qui nécessitera la participation de tous les acteurs du livre. Craignant que « la bibliothèque ou la médiathèque perde son caractère lieu de vie qu’elle avait souvent réussi à créer », ils proposent :  » cet écueil peut être évité si les bibliothèques acceptent de jouer le rôle de pédagogue des nouvelles formes de lecture. » (p. 53)

Les premières expériences de prêt de livres numériques (chronodégradables sur plateforme reliée au site de la bibliothèque ou sélectionnés sur des liseuses empruntables) sont déjà en route dans quelques bibliothèques françaises. C’est un signe positif. Ouvrons les yeux et…

Propulsons…

Ajout du 1er novembre : le billet Bibliothéquer de Lambert Savigneux…qui écrit :

« Le livre et le bibliothécaire, il faudrait qu’il soit un pulsar à la marge du monde contemporain en son milieu et de tous cotés, qu’il propulse et ne soit pas juste un filtre au travers duquel le monde et ses livres passe, il y a tant de livres qui sont des bribes, des condensés de vie et qui dorment et parfois ne poussent pas leur premier cri, alors de passeur le bibliothécaire serait aussi observateur et son désir permettrait à des livres d’exister, pas uniquement les gros arbres de la forêt ni les mauvaises herbes mais les bosquets et les plantes fragiles des recoins et des clairières ; certains livres sont errants et d’autres poussent en rond, cachés ou protégés ils trouvent d’autres façons d’exister (festivals, circuits parallèles, internet etc,)mais la forêt est traversée de multiples flux, au détours on se trouve nez à nez avec des biches, un ours dort (hibernerait mais peut être repose) sous un amas de livres “morts” ou une congère inutile, leurre qui serait l’habitat de l’ours, des ruisseaux la traverse, des glaneurs-chasseurs, des amoureux la pénètrent interagissent, agissent le fou tout comme le forestier, » (la suite sur son blog)

Et la fin de son billet me ravit :

« Les livres pourraient être comme les fils d’un grand tapis qui relieraient les endroits de laine, les rêves d’écorce et les pensées végétales, les trous du ciel et les mottes de terre sur lesquels l’humain circule et glane- je dis qu’il faut mettre en doute le monde – la bibliothèque doit être ce lieu – et les enfants y viennent pour cette raison même et son contraire – car la curiosité pousse à connaitre, imaginer aussi bien le dedans que le dehors ; cet endroit ou des forces vives de création se manifestent – il faut pousser des ses bras ces reliures qui cachent les ouragans, l’esprit souffle n’importe où et l’homme sait qu’il doit rassembler ce que lui peut assembler – le bibliothécaire – nom de mammouth de Lascaux – n’est plus uniquement être de conservation mais d’agitation … « 

Bonne lecture,

Silence (et Lam)

En son temps, Alain Pierrot avait eu la gentillesse de me confier  les prémisses de ce texte sur La mémoire de Silence. Pour mémoire… et clin d’oeil amical.

Réflexion autour du livre et de l’oeuvre numérique : 2, quelques conséquences par Alain Pierrot et Jean Sarzana

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Le 24 novembre 2009, Alain Pierrot me confiait pour publication la première partie d’une réfléxion autour du livre et de l’oeuvre numérique, écrit en collaboration avec Jean Sarzana. Voici donc le deuxième acte en attendant le troisième !

 

Réflexion autour du livre et de l’oeuvre numérique

2. Quelques conséquences

par Alain Pierrot et Jean Sarzana.

Dans une première réflexion autour du livre et de l’oeuvre numérique (Livres Hebdo du 20 novembre 2009 et livreshebdo.fr), nous avions tenté de cerner les champs respectifs du livre en tant qu’oeuvre incorporelle, de l’ouvrage imprimé et de l’oeuvre dite numérique. Cette approche nous avait conduit à clairement distinguer l’oeuvre numérisée, oeuvre fermée née du livre imprimé, de l’oeuvre numérique proprement dite, oeuvre ouverte née sur et pour le web.
Cette seconde note se propose d’identifier les conséquences les plus directes qu’entraîne cette dichotomie sur les principaux acteurs du monde du livre, d’abord pour l’oeuvre numérisée, ensuite pour l’oeuvre numérique.

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Les oeuvres que l’on qualifie généralement de numériques sont en fait, dans leur immense majorité et pour un certain temps encore, des oeuvres numérisées. Elles nous intéressent non seulement par le volume énorme qu’elles représentent – et qui justifie le recours à la numérisation dite de masse – mais aussi parce que toutes les problématiques actuelles et récurrentes – Google et son train, Europeana, Gallica, Arrow, la zone grise – ne portent que sur des oeuvres initialement fixées sur papier qui ont connu – ou sont appelées à connaître – le passage par la numérisation.

On peut dire que dans l’ensemble – et c’est une différence notable par rapport à l’oeuvre numérique née sur et pour le web – la numérisation d’un livre imprimé ne change pas la donne ni quant à la fonction, ni quant au rôle des différents acteurs du livre. Il n’y a d’ailleurs aucune raison à cela, puisque les rapports entre ces acteurs se situent en amont de la numérisation, que l’oeuvre numérisée reste tout près du livre – son matériau de référence, sa matrice – et qu’elle continue à beaucoup lui ressembler.

On peut relever au passage que la numérisation emporte ses effets moins sur la relation de l’éditeur à l’oeuvre et à l’auteur que sur la relation des éditeurs entre eux. En effet, elle creuse l’écart entre d’une part les quelques groupes ou grandes maisons dont l’assise financière et la taille des équipes leur permet d’accompagner les nouveaux développements (1 – les notes sont à la fin du billetet d’autre part les autres entreprises d’édition (maisons moyennes et « petits éditeurs »), qui représentent l’immense majorité du secteur et que la faiblesse de leurs moyens cantonne le plus souvent dans un attentisme contraint. Cette dichotomie de fait n’est pas nouvelle, le rythme des changements actuels ne fait que l’accentuer.

Les libraires ne figurent pas toujours parmi les professionnels les plus sensibles à la numérisation des ouvrages. Ils ont pourtant toute légitimité à proposer à leurs clients les oeuvres numérisées à côté des livres imprimés, tâche qui s’inscrit naturellement dans leur travail de structuration de l’offre éditoriale.
Au-delà du projet de portail commun, dont les travaux de mise en oeuvre semblent se préciser, on peut imaginer qu’à terme s’opère sur place, dans un espace physique aménagé à cette fin (2) , le feuilletage des nouveaux ouvrages numérisés – et pas forcément des seules nouveautés (3).

Quant au lecteur, la variété de ses rapports aux différents supports de lecture (ordinateur, ardoise, téléphone…) a été suffisamment évoquée pour qu’on n’y revienne pas ici. On soulignera simplement l’avantage qu’apporte la numérisation à la consultation des ouvrages multivolumes, principalement pour les étudiants et les chercheurs, du même ordre que la valeur ajoutée du CD par rapport au disque et à la cassette en matière d’accès séquentiel plage à plage.

Si elle épargne globalement les acteurs du livre en tant que tels, la numérisation touche à l’oeuvre ellemême : entre l’ouvrage imprimé au départ et l’oeuvre immatérielle à l’arrivée, le procédé de la numérisation introduit une différence non de degré, mais de nature (4) :
                           – d’une part, l’oeuvre numérisée devient sécable. On peut non seulement la consulter et la feuilleter, mais elle se prête bien davantage à la fragmentation, la dislocation, voire l’atomisation à l’infini, alors que le livre qui lui a donné naissance formait un tout, indivisible et solidaire, et qu’il tirait précisément sa dimension de livre de cette intégrité ;
                           – d’autre part, l’oeuvre numérisée ainsi sujette à dissection est désormais appelée à migrer, et fort loin – c’est son nouveau destin – sous une forme qu’on ignore, ce qui n’était pas la vocation du livre dont elle est issue. Si sa dénaturation s’analyse seulement comme un risque, sa dissémination se présente comme une quasi-certitude.

Ainsi, la numérisation fragilise doublement l’oeuvre, altère profondément sa substance et peut même la conduire à perdre son identité, de façon partielle ou totale (5). On est aux antipodes de la sécurité primaire attachée à la forme matérielle du codex, à sa compacité physique. La numérisation a donc pour effet de faire sortir l’oeuvre numérisée du cadre rassurant de l’exploitation du livre papier, qui par construction n’a pas été conçu pour répondre à de tels cas de figure.

Enfin, si l’ouverture de l’oeuvre numérique sur l’extérieur et sa porosité aux apports des lecteurs est voulue, voire recherchée par son créateur, le risque d’éclatement et de dissémination de l’oeuvre numérisée ne répond pas au souhait de son auteur, bien au contraire, puisque celui-ci a désiré lui donner le livre comme premier habitacle. A cet égard, les ouvrages imprimés font figure de nouveaux « incunables » dans l’univers du numérique, natifs qu’ils sont du livre, « nés au berceau » de ce monde devenu primitif.

On voit donc que les rapports entre acteurs du livre – principalement les rapports auteur/éditeur nés du contrat d’édition – ne se trouvent pas directement, mais indirectement altérés par les effets de la numérisation, puisque l’oeuvre qui sous-tend ces rapports a entre temps changé de nature. Par voie de conséquence, si les outils utilisés pour assurer l’exploitation du livre ne perdent pas tous leur pertinence dans l’exploitation de l’oeuvre numérisée, certains d’entre eux appellent une adaptation – notamment pour tout ce qui regarde les conditions de l’exploitation permanente et suivie et la durée contractuelle de protection.

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Si l’oeuvre numérisée occupe aujourd’hui tous les esprits, elle ne doit pas faire oublier l’oeuvre numérique, c’est-à-dire celle qui ne se limite pas à sa propre homothétie, mais cherche à intégrer ab initio les nouvelles potentialités de la technique.

Du seul fait qu’elle n’est plus un livre (6) , l’oeuvre numérique conduit à remettre en question les fonctions des différents acteurs :

                      – l’auteur y trouve à la fois une très grande liberté formelle et l’attrait des jeux multiples de l’interactivité. La floraison de prototypes, irréductibles à la série et même au genre, ne peut conduire qu’à la dispersion et l’atomisation des initiatives. Mais c’est aussi une façon pour certains créateurs de reprendre la main, en échappant aux figures imposées par les multiples conventions liées au livre – juridiques, graphiques ou autres : dans l’oeuvre numérique, toutes les figures sont libres, et ce dans tous les compartiments du jeu de l’écriture. La contrepartie de cet affranchissement réside dans la difficulté à définir l’oeuvre, à la fixer comme telle, à lui donner sa forme achevée (7). Un autre problème se pose à l’auteur, celui du modèle économique, encore difficile à concevoir aujourd’hui : les expériences connues ne font pas un marché. Il n’existe donc pas pour l’instant de schéma reconnu, celui-ci risquant d’ailleurs de changer avec chaque type d’oeuvre. Il y a donc bien peu de chances que les auteurs d’ouvrages numériques puissent vivre de leur plume virtuelle.

                         – pour l’éditeur, sa fonction reste nécessaire, mais son rôle devient décalé : il est moins actif que supplétif, il soutient plus qu’il n’encadre, il accompagne plus qu’il ne conduit. Au-delà des fonctions premières de sélection et de mise en forme, quelle différence y a-t-il entre un éditeur professionnel et un auteur inventif et documenté qui a su se construire un réseau ? Par ailleurs, réalisation, diffusion, exploitation, gestion, plus rien ne correspond pour l’oeuvre numérique aux règles ni aux usages du papier. La structure classique d’une maison d’édition n’est pas adaptée aux oeuvres virtuelles comme elle l’est aux livres imprimés. Or, dans la plupart des cas, fût-il conscient des évolutions en cours,
l’éditeur n’est pas en état de se consacrer à ce nouveau terrain d’expériences : entre la gestion de sa maison et le traitement des oeuvres numérisées (voir supra), il a désormais double charge, sans avoir pour autant doubles ressources (8) .

                           – le libraire, de son point de vue, considèrerait plutôt l’oeuvre numérique comme un OVNI (objet virtuel non identifié), au fur et à mesure qu’elle s’éloigne de la forme papier. Comment la référencer si elle n’est pas validée par un éditeur ou un intermédiaire reconnu ? Tout comme l’éditeur, le libraire soucieux de s’adapter au monde numérique donne naturellement la priorité aux oeuvres numérisées, domaine sur lequel il est au demeurant loin d’avoir la main. On peut considérer que le bibliothécaire se trouve dans une position analogue, devant le dilemme entre conservation et communication : comment constituer la mémoire patrimoniale des générations à venir tout en fournissant aux contemporains un
accès à la connaissance et à la création actuelles ?

                           – pour le lecteur, enfin, c’est-à-dire l’internaute, l’oeuvre numérique se présente comme un champ nouveau qui s’étend jusqu’à l’infini et rend possible son intervention directe, au gré de l’auteur, dans l’espace et dans le temps du texte. Grâce à l’interactivité, le lecteur sort des ténèbres, il passe à l’acte, il prend la parole. Au-delà de sa participation à l’oeuvre, il recèle une puissance jusque là passive, presque inerte : le lecteur n’est plus seulement un acheteur silencieux, il peut jouer un vrai rôle (cf le théâtre élisabéthain, et le rôle du public dans les représentations). Toutes proportions gardées, on se retrouve un peu dans une situation de nature épique, l’oeuvre se créant chaque fois au gré des auditoires, à la fois identique par le fond de l’histoire et différente par la forme de sa récitation. Sauf que les oeuvres n’ont pas l’unité du mythe et que l’échelle du public a changé…
Ce décalage est accru du fait que l’éditeur, prisonnier des habitudes nées de l’économie de l’offre, connaît finalement assez mal le profil de ceux qui lisent les ouvrages qu’il publie (9). Les moteurs de recherche et les libraires en ligne sont beaucoup plus avancés sur ce terrain.

Au-delà des acteurs du cycle du livre, on sait déjà que la pratique va influencer la technique, au moins autant que l’inverse (10).

Et on pressent que les principes et les règles du droit d’auteur (droit moral, certaines dispositions du contrat d’édition), les différentes formes du modèle économique du livre, les
conditions d’exploitation des ouvrages papier (durée, caractère permanent et suivi) et jusqu’à la structure éditoriale des maisons d’édition s’adaptent mal à la nature, à la mobilité et aux développements de l’oeuvre numérique (11) .

Si elles demeurent pour l’instant ultra-minoritaires, les expériences liées aux oeuvres numériques annoncent et préfigurent de profonds changements dans les pratiques et les structures éditoriales. On peut penser que là se cachent les prémices d’un véritable changement de géométrie, et certaines clés des formes éditoriales de demain (12).

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Les pages qui précèdent pourraient laisser croire que la numérisation est un fléau contemporain et qu’elle marque le début de la fin du bon vieux livre tel que nous l’aimons tous. Ce regard, évidemment, n’est pas celui des signataires. Ils souhaitent simplement souligner certaines réalités liées au développement du numérique et en exposer les effets qui, tôt ou tard, devraient se faire sentir sur les différents acteurs du livre. C’est d’ailleurs pour éviter – ou limiter – les excès de telles dérives que les éditeurs et les pouvoirs publics se sont attachés à définir ensemble les conditions d’une numérisation patrimoniale aussi respectueuse que possible de la forme de l’imprimé.

On conclura sur le remploi envisagé par le ministère de la Culture de la part qu’il attend du grand emprunt. Dans la ligne du rapport Tessier, une fraction de cette part devrait être allouée à la numérisation d’ouvrages imprimés du patrimoine (via la BnF) comme à celle de certaines nouveautés papier (via les éditeurs). En revanche, l’aide à la création d’oeuvres numériques nées directement sur le net ne semble pas envisagée. Ainsi se vérifie l’axiome selon lequel l’apparition de techniques nouvelles a pour première conséquence de valoriser les productions existantes plutôt que de porter les novations qu’on lui suppose naturellement attachées. Ce n’est guère avant le XVIIe siècle que les livres imprimés ont porté les idées nouvelles, c’est-à-dire que l’imprimerie a commencé de produire son plein effet (13) . Un peu plus de cent cinquante ans plus tard.

AP – JS / février-mars 2010
 

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 Les notes

1 – Au-delà des apparences, ces développements relèvent davantage de la stratégie que de la technique.

2 – Cf notamment la table interactive tactile de Microsoft, Surface, depuis peu sur le marché européen. Le paradoxe veut que le recours à la numérisation soit censé faire gagner de la place, alors que son marketing réduira encore davantage l’espace déjà terriblement contraint de la plupart des librairies.
3 – La nouveauté, pour le client, ce n’est pas forcément le dernier ouvrage paru, c’est le livre qu’il a envie de lire.
4 – Sur le processus de numérisation de masse et ses enjeux qualitatifs, on lira avec profit la note d’Alban Cerisier qui figure en annexe au rapport Tessier (Rapport sur la numérisation du patrimoine écrit, annexe 3 – ministère de la Culture & de la Communication, janvier 2010).
5 – Sans que personne ne puisse dire ni où, ni quand, ni comment elle la perd.

6 – Cf notre première note (3e partie) citée en introduction.
7 – Pour autant que donner une forme achevée à son oeuvre entre dans le projet de son auteur.
8  – La fonction de recherche-développement, qui existe dans la plupart des secteurs de l’économie de marché, n’a pas son pendant dans l’édition – si l’on fait exception des grands groupes, notamment dans l’édition scolaire. Traditionnellement, ce sont les « petits éditeurs » qui l’assurent de fait, et surtout en matière de littérature générale. S’agissant de l’oeuvre numérique, il semble que ce soit plutôt les auteurs qui jouent ce rôle.

9 – En dehors des enquêtes périodiques et normées réalisées par les pouvoirs publics, et de celles que fournissent sur commande les instituts spécialisés (Ipsos, GFK…).
10 – Roger Chartier, Qu’est-ce qu’un livre ? Cours au Collège de France, octobre-décembre 2009.
11 – Pour autant que le (ou les) auteur(s) d’une oeuvre numérique continue(nt) de s’appuyer sur un éditeur, c’est-àdire qu’une convention les lie et se réfère aux dispositions du Code de la propriété intellectuelle.
12 – Ne négligeons pas le fait que pour beaucoup, les jeux vidéo d’heroic fantasy se sont substitués à la lecture des Trois Mousquetaires, de la Bibliothèque Verte et même des Aventures de Tintin & Milou…
13 – Lucien Febvre & Henri-Jean Martin, L’apparition du livre, Albin Michel – chapitre 8/Le livre, ce ferment.

Réflexion autour du livre et de l’oeuvre numérique par Alain Pierrot et Jean Sarzana

Publié le Mis à jour le

Pour contribuer aux débats sur le livre numérique, et avant les Assisses professionnelles du livre organisées par le Syndicat Nationale de l’Edition (SNE) vendredi 25 novembre, j’accueille sur ce blog une longue réflexion d’Alain Pierrot de la société i2s.fr et de Jean Sarzana,  consultant, ancien délégué général du SNE et de la SGDL (Société des Gens de Lettres) pour une proposition de définition du livre numérique.

A la fin de ce billet, je publie les réactions.

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Réflexion autour du livre et de l’oeuvre numérique

par Alain Pierrot et Jean Sarzana

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Il y a longtemps que la réflexion sur l’oeuvre numérique en général, et sur sa définition en particulier, occupe les esprits dans le monde du livre. Il est en effet légitime de bien s’entendre sur ce dont on parle, pour mettre les notions nouvelles en perspective avec les anciennes, en termes de droit comme en termes de marché. Mais depuis longtemps le livre couvre des champs multiples, il se révèle étonnamment flexible, et de surcroît sa matière est en mutation. C’est dire combien l’exercice s’avère délicat.

Récemment, l’édition [1] , puis la librairie [2] ont apporté leur contribution à la réflexion collective sur ce thème. Nous souhaitons proposer ici la nôtre, en deux approches successives. La première s’attache à cerner le champ du livre en tant qu’oeuvre incorporelle, indépendamment de son support, qu’il soit imprimé ou numérique. C’est une démarche d’abord conceptuelle, apparue comme un préalable nécessaire à la réflexion sur le livre numérique lui-même. La seconde approche, plus factuelle, porte sur les attributs du livre imprimé et propose un essai de typologie primaire de l’oeuvre numérique.

Cette contribution ne prétend pas faire le tour du sujet. Elle tend simplement à clarifier le débat en vue de faciliter les échanges en cours et à venir.

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La réflexion sur le livre en tant qu’oeuvre est partie d’une citation de Kant :

« Un livre est l’instrument de la diffusion d’un discours au public, non pas simplement des pensées… C’est là que réside l’essentiel, à savoir qu’il n’est pas une chose qui est diffusée par là, mais … précisément un discours, et dans sa lettre même [3] ».
Et encore : « L’auteur et le propriétaire de l’exemplaire peuvent dire chacun avec le même droit du même livre : c’est mon livre ! mais en des sens différents. Le premier prend le livre en tant qu’écrit ou discours ; le second simplement en tant que l’instrument muet de la diffusion du discours jusqu’à lui ou jusqu’au public, c’est-à-dire en tant qu’exemplaire [4] ».

Cette formulation du grand philosophe allemand, qui souligne la valeur propre de l’oeuvre littéraire et rappelle les caractères principaux du droit d’auteur, nous paraît directement répondre aux interrogations actuelles sur le numérique [5 ].

On pourrait donc avancer que le livre en tant qu’oeuvre se reconnaît aux caractères suivants :

Le livre se présente comme l’inscription d’un discours à l’intention d’un public indéterminé, qui va se l’approprier à sa manière (1).
C’est son caractère de référence qui confère au projet de l’auteur le statut de livre. C’est donc nécessairement une oeuvre achevée, prototype qui va imposer sa structure à ses différents avatars (2).
Les techniques d’inscription et les formes de médiation de ce discours, précises et reconnues, permettent de combler la distance qui sépare, dans l’espace et dans le temps, l’auteur du discours du public de ses lecteurs (3).
L’émetteur et son discours sont identifiés grâce à un code commun implicite – la publication – entre l’auteur et ses lecteurs. Ce code donne aussi l’assurance que la forme donnée au discours, les modalités de sa diffusion et les conditions de son appropriation par le public répondent bien à l’intention de son auteur (4).

(1) La référence au discours ne vise pas seulement la dimension textuelle de l’écriture (comme elle pouvait le faire pour Kant à son époque). Dans une bande dessinée, un livre d’art, un livre scolaire ou un guide de voyage, le discours est largement porté par l’image, qui représente bien davantage que la simple illustration d’un texte écrit [6]. Quant à l’appropriation de l’oeuvre par le public, elle s’opère au gré du lectorat, sans que l’auteur
puisse savoir comment.

(2) Pour répondre aux critères d’une oeuvre, un livre doit nécessairement se présenter comme achevé – même s’il n’a pas reçu de l’auteur sa forme définitive [7] – et son auteur identifié comme tel – même s’il reste anonyme. Il doit également s’ériger sur un discours construit. Au-delà de son caractère achevé, qui définit l’oeuvre par les limites qu’elle se fixe à elle-même, le livre doit exprimer une cohérence et apparaître comme un tout structuré, ces caractères étant perceptibles par d’autres que par son seul auteur [8]. Chaque livre constitue une référence unique, dans l’espace et dans le temps.

(3) Les techniques d’inscription vont de la copie manuelle à l’imprimé et de l’ouvrage papier numérisé à
l’identique au fichier numérique né et diffusé sur Internet. Par « formes de médiation précises et reconnues », on entend la transmission de l’oeuvre en direction de ses publics (par les ateliers monastiques, le colportage, la diffusion, les librairies, les foires et salons, les bibliothèques, la toile), sa conservation (dans les archives du libraire ou de l’éditeur, aux fins d’exploitation de l’oeuvre, ou au dépôt légal, pour des raisons d’ordre patrimonial) et la communication faite à partir ou autour d’elle (la promotion du livre sous toutes ses formes : presse, émissions sur le livre, prix littéraires, lectures publiques, …). Ces formes de médiation sont précises et reconnues dans la mesure où elles font l’objet de pratiques et de normes arrêtées par les professionnels eux-mêmes et admises par le public des lecteurs, étant entendu qu’un livre peut être appelé à sortir de son bassin linguistique et du cadre de son époque.

(4) Ce code commun porte sur les métadonnées de l’ouvrage, qui changent selon les époques (nihil obstat, privilège royal, achevé d’imprimer, notice bibliographique). Les autres conditions posées par le code commun définissent le champ du droit moral.

Cette base une fois établie – avec les correctifs qu’elle appelle – il est moins malaisé de cerner les différentes acceptions que recouvre la notion de livre, sous sa forme imprimée comme sous sa forme numérique.

Le livre imprimé pourrait donc se caractériser ainsi :

Un livre imprimé se présente comme l’inscription sur un support papier d’un discours établi par son auteur à l’intention d’un auditoire indéterminé, à l’issue d’un travail éditorial le plus souvent défini par contrat. Il constitue un ensemble graphique achevé, illustré ou non (1).
Un livre imprimé est reconnu comme tel à travers sa complexion matérielle et les métadonnées qui lui sont propres. Elles lui confèrent son identité et le garantissent comme référence (2).
Les techniques d’inscription de l’oeuvre et les pratiques de sa médiation sont assurées par l’éditeur, qui garantit que la forme donnée à l’oeuvre, les modalités de sa diffusion et les conditions de son appropriation par le public répondent bien à l’intention de son auteur (3).

(1) Ici apparaît la fonction éditoriale, qui établit le texte et le met au jour, l’édite et le publie. Ce travail, auquel le contrat d’édition confère son caractère professionnel, donne vie et réalité formelle à une oeuvre préexistant à son intervention. La formule « ensemble graphique » permet d’intégrer les bandes dessinées ou les ouvrages pour enfants d’où la forme textuelle peut être formellement absente, et qui n’en constituent pas moins des livres où c’est l’image qui porte le discours. En revanche, elle ne prend pas en compte l’image animée ni le son. Le livre imprimé se distingue aisément de l’article de presse – à l’oeil nu, peut-on dire. Quant au catalogue de voyage, à la notice technique et au mode d’emploi, c’est le caractère interchangeable de leur auteur et le défaut de personnalité de leur discours qui en font des documents, et pas des livres. En revanche, ce caractère est reconnu aux catalogues d’exposition dès lors qu’ils ont un discours propre au-delà des oeuvres qu’ils évoquent.

(2) A côté de l’oeuvre qu’il contient, identifiée par son titre, le nom de son auteur et la date de sa publication, chaque livre en tant qu’objet physique dispose de sa propre identité, distincte de celle de tout autre livre (langue, format, poids, ISBN,…). Le bon référencement – audelà des nécessités de l’EDI [9] – est une exigence qu’imposent le respect de l’auteur et celui du lecteur [10].

(3) Confiée aux mains de l’éditeur, l’oeuvre doit y trouver non seulement sa forme matérielle et la garantie de son exploitation, mais aussi l’assurance que l’une et l’autre offrent bien au public l’image que son auteur veut que celui-ci en reçoive. C’est la contrepartie du fait qu’à travers l’éditeur, l’auteur laisse le lecteur s’emparer de son oeuvre (à travers les relais que constituent les librairies, les bibliothèques, …).

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S’agissant du « livre numérique », la réflexion s’appuie sur deux éléments propres aux auteurs, c’est-à-dire aux tenants du « discours » :
– à travers le démembrement du codex [11], la numérisation constitue pour les créateurs une véritable novation quant à la substance même de l’oeuvre. Elle permet son éclatement, facilite sa dissémination à l’infini, interdit pratiquement tout suivi de son exploitation sur le Net – sauf marquage, peu efficace, et traçabilité, coûteuse – et peut conduire à la perte de son identité, partielle ou totale. Les auteurs estiment en conséquence que la numérisation introduit une différence de nature, et pas simplement de degré, dans la réalisation et dans l’exploitation de leurs oeuvres.
– nombreux sont les auteurs qui ont directement acquis sur le Net une expérience vécue, à travers leur recherche personnelle. Explorant les spécificités de la lecture sur écran, moins linéaire que celle du livre, et tirant profit des possibilités de recherche plein texte et de navigation, ils ont souvent intégré dans la trame de leur “discours” les nouvelles conventions de communication du texte enrichi de liens internes et externes (hypertexte et hypermédia : images fixes, son, vidéo). Leur travail de création leur permet ainsi d’opérer une distinction entre différentes sortes d’oeuvres, depuis le livre papier – oeuvre close et fixée dans sa forme – jusqu’à l’oeuvre numérique – oeuvre ouverte, protéiforme et constamment évolutive.

On en arrive ainsi à l’échelle suivante [12] :

A. Un livre est dit « numérisé » lorsqu’il est issu d’un ou de plusieurs ouvrages primitivement réalisés sous une forme imprimée qui ont simplement fait l’objet d’un changement de support.
C’est un ouvrage « clos », achevé au même titre que l’oeuvre papier dont il est directement issu. Il s’apparente à un fac-similé de celle-ci (1).

 

B. Un livre est dit « numérique » lorsque l’ensemble qu’il constitue est originellement réalisé sous la forme de fichiers informatiques par un ou plusieurs auteurs dont il exprime le discours construit sous une forme achevée avec le concours d’un ou de plusieurs éditeurs (2).
Appelé à une large diffusion par la voie exclusive d’Internet, il ne peut être lu que sur un écran, qu’il soit fixe ou mobile (3).
Lorsqu’une oeuvre numérique fait en totalité l’objet d’un téléchargement sur un support papier, cette opération lui confère sous forme dérivée les caractères essentiels d’un livre (4).

 

(1) Lorsque le livre naît de la mise en forme numérique d’un ouvrage originellement réalisés sous la forme imprimée, il ne s’agit pas d’un livre numérique, mais d’un livre numérisé 13. La différence est manifeste, dans la mesure où le premier a une origine et une forme exclusivement informatiques, alors que le second doit son existence aux antécédents papier dont il procède.

(2) Les deux caractères constitutifs du discours – il est construit et achevé – étaient implicitement réunis dans le livre, à la fois objet physique et oeuvre de l’esprit. L’approche numérique met à jour cette dualité originelle du codex imprimé. Or il faut bien la reconstituer autrement qu’à travers l’imprimé, afin qu’un lien subsiste dans l’immatériel entre le tout et les parties.
Pour être numérique, l’ouvrage se doit d’échapper aux techniques autres qu’informatiques. Echappant à l’univers physique, il ne peut être réalisé, publié, exploité et transmis que sous la forme immatérielle d’un fichier. A défaut d’une édition première intégralement numérique, l’ouvrage ne peut plus mériter ce qualificatif.
L’intervention d’auteurs multiples sur ou dans une même oeuvre est un des nouveaux aspects de la création numérique, qui échappe aux paradigmes de la littérature générale. De même, l’oeuvre numérique invite à la conjonction de deux types d’intervention éditoriale, l’une sur le ou les textes constitutifs de l’oeuvre, l’autre sur la création entre eux d’un réseau d’hyperliens qu’on peut audelà d’une certaine masse critique considérer comme une base de données.

(3) Un ouvrage numérique ne peut être diffusé en tant que tel que via un réseau de même nature, et ce à titre exclusif, sauf à perdre sa nature pour en prendre une autre : celle de cédérom s’il fait l’objet d’une gravure, celle de livre s’il est téléchargé à partir d’une imprimante. Il ne peut donc faire l’objet que d’une représentation, toute reproduction lui imposant un changement de support et lui faisant ainsi perdre son caractère originel.
Par voie de conséquence, une oeuvre numérique ne peut être lue que sur un écran, quel que soit cet écran, fixe (ordinateur) ou mobile (téléphone portable, assistant personnel,…)

(4) Lorsque l’oeuvre numérique adopte par téléchargement la forme imprimée, celle-ci appartient ipso facto au champ du livre, sous sa forme de codex (impression à la demande). Le livre apparaît dans ce cas de figure comme un produit directement issu de l’oeuvre numérique. On est donc à front renversé par rapport aux conditions classiques d’exploitation du livre pratiquées jusqu’ici.

C. Le livre numérique se distingue d’autres espaces interactifs en constante évolution et ouverts à tout intervenant extérieur :
– le blog est sans doute la forme la plus répandue de ces ensembles numériques, dont les participants ne sauraient être reconnus comme les co-auteurs de l’ensemble, pour autant qu’il reste ouvert. Si un blog fait l’objet d’une édition, fixant billets et commentaires d’une période donnée, les échanges de cette période peuvent acquérir le caractère d’oeuvre achevée – et ses participants celui d’auteurs d’une oeuvre collective – voire prendre la forme familière d’un livre imprimé [14].

– certains espaces numériques collectifs du type Wiki (Wikipédia, Wikitionnaire,…), se présentent comme une maquette permanente, une sorte de périodique en écriture continue. A la différence du blog, chaque contribution vient amender l’ensemble sans pour autant prétendre lui donner sa forme achevée.
– il existe bien entendu beaucoup d’autres formules intermédiaires, notamment des espaces partie figés, partie ouverts, où peuvent s’incrémenter les apports des internautes [15].

La multiplication de ces initiatives montre que si les contenus nourrissent, les formats structurent. Il faut admettre que ces espaces, sous l’infinité de leurs formes, se prêtent mal à une définition générique et relèvent plutôt de la simple description, tout au moins au stade où nous en sommes.

***

On s’est accoutumé depuis longtemps à la double nature du livre, objet matériel et oeuvre incorporelle, sans éprouver dans la sémantique ou la pratique éditoriale le besoin de les distinguer. Le développement de la numérisation et les nouvelles perspectives d’exploitation qu’elle offre aux oeuvres de l’esprit conduisent naturellement à revenir sur cette ambivalence et, à travers elle, à retrouver les analyses de ceux qui ont fondé l’économie de l’édition. C’est ce souci qui a guidé notre démarche.
Celle-ci est loin d’être achevée : outre qu’elle peut être amendée et affinée, reste à préciser la portée juridique des notions qu’elle s’est efforcée de cerner.

AP – JS / mars-avril 2009

Lire la suite : 2 – Quelques conséquences.

(Ce texte est paru initialement sur le site de  Livres Hebdo)

 

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Les notes

[1] Document du SNE sur la définition du livre numérique, dans le cadre de la Commission dite post-Patino
[2] Qu’est-ce qu’un livre ? Les cahiers de la librairie n° 7, janvier 2009
[3] Emmanuel Kant, Qu’est-ce qu’un livre ? PUF / Quadrige 1995 (traduction Jocelyn Benoist) p. 123. Cité par
Roger Chartier, Qu’est-ce qu’un livre ? in Les cahiers de la librairie, janvier 2009.
[4] Ibidem, p. 131
[5] Un roman, un poème, un manuel scolaire, un livre pour enfants, une bande dessinée, un essai, une pièce de
théâtre sont autant de « discours », au sens où l’emploie Kant.

[6] Autre exemple, tiré de la littérature : Le Petit Prince, de Saint-Exupéry.
[7] Les Pensées, Bouvard et Pécuchet, L’Homme sans Qualités, les écrits de Pessoa, …
[8] Exemple paradoxal d’un livre hors langage, sans titre et sans auteur : Le Code Voynich, publié en 2005 par
Jean-Claude Gawsewitch

[9] Echange de données informatisées
[10] Il n’en a pas toujours été ainsi. Le codex d’avant Gutenberg se présente souvent comme la compilation sans cohérence de plusieurs ouvrages de genres différents, sans rien qui les lie, que leur reliure. La relation d’unicité entre livre, oeuvre et auteur, qui nous paraît aller de soi, n’apparaît guère avant le 15è siècle (cf Roger Chartier, op. cit.)
[11] Le codex existait bien avant la découverte de l’imprimerie. Celle-ci a donc beaucoup moins affecté la nature et la substance mêmes de l’oeuvre que ne le fait aujourd’hui la numérisation.

[12] Cette échelle a donné lieu à une réflexion suivie au sein de la Société des Gens de Lettres.
[13] Exemple des livres accessibles à travers Google Book Search

[14] Cf www.l-autofictif.over-blog.com et L’autofictif, d’Eric Chevillard, chez L’Arbre Vengeur.
[15] Cf www.livresdesmorts.com (Le Livre des Morts, oeuvre poétique interactive de Xavier Malbreil présentée au Salon du livre 2008) ou encore http://futureofthebook.org.uk/blake/book.html (Songs of imagination and digitisation).

———————– LE DEBAT est lançé :

La réponse de François Bon sur son Tiers-Livre : Y a-t-il une frontière au livre numérique ?

A son tour, Constance Krebs sur son blog Amontour : Une définition du livre

Sur sa Feuille, Hubert Guillaud réagit également :  Qu’est-ce qu’un livre numérique et en avons-nous besoin ?

Composer, par René Audet, professeur au Département des littératures, Université Laval (Québec)

Voici un premier compte-rendu des Assises du Numérique  organisé par le SNE :  Les droits des auteurs à bras le corps ! [1/2] de Jeanlou Bourgeon (blog Entre nous soit dit). Voici le second billet : Jeremy Ettinghausen, digital publisher  [2/2] avec l’intervention de Virginie Clayssen « Inventer la révolution numérique ».

Soyons aussi complet, avec les explications toujours lumineuses de Lionel Maurel (Blog S.I.Lex) concernant le Règlement Google Book Acte II : le grand bal des chimères : à lire entièrement pour comprendre tous les enjeux. Voici, cependant la conclusion de ce billet :

« Et moi au fond, quelle est ma chimère ?

Depuis le début dans cette affaire, la question des exclusivités a toujours été ma principale préoccupation. Quelle que soit l’utilité de Google Book Search, je persiste à voir dans ces exclusivités un danger majeur que l’on ne peut tolérer. Or avec ce nouveau règlement, on parvient presque au stade où les exclusivités sont quasiment neutralisées. De mon point de vue, cet accord devient acceptable et il n’existe presque plus que des raisons idéologiques de s’y opposer. Des sujets d’inquiétude demeurent encore : la position des bibliothèques qui n’est pas encore assez garantie et les problèmes liés à la protection de la vie privée.

Pour le reste, je dois avouer que je n’ai jamais considéré que l’opt-out constitue à lui seul un motif de rejeter l’action de Google en matière de numérisation. Le fair use américain constitue à mes yeux une mesure bénéfique qui joue un très important facteur d’équilibre du régime de la propriété intelectuelle. C’est un système qui fait cruellement défaut en droit français et qui pénalise notre pays que ce soit en matière d’accès à l’information et à la connaissance ou en matière d’innovation technologique. Dès lors, je considère que Google Book Search satisfait aux conditions du fair use et devrait pouvoir en bénéficier, y compris, en France comme il est demandé au Tribunal de Grande Instance de juger.

Lors de l’audience de ce procès à laquelle j’ai pu assister, j’ai entendu les avocats des titulaires de droit français défendre une conception tellement dure et  idéologique des droits d’auteur qu’elle détruit littéralement les conditions de possibilité d’une bibliothèque numérique. L’avocate de la SGDL en particulier s’est appuyée sur une conception extrême du droit moral, estimant qu’un mauvais taux de reconnaissance des caractères constituait une atteinte à l’intégrité des oeuvres, y compris celles du domaine public, ou que l’ordre de classement des oeuvres par le moteur devait présenter une cohérence absolue sous peine d’enfreindre le doit moral. En l’état actuel des technologies, aucune bibliothèque numérique ne peut satisfaire de telles exigences. Il a également été reproché à Google de faire usage des titres des oeuvres ou d’indexer les contenus, ce qui constituent à mes yeux des pratiques documentaires essentielles pour l’accès à l’information. Comment rester solidaire d’une conception aussi “fixiste” du droit d’auteur ?

Google Book Search pose en réalité LA bonne question : celle de la nécessité d’une adaptation du droit d’auteur aux exigences de l’accès au savoir dans l’environnement numérique. Mais il apporte de mauvaises solutions, dans la mesure où existe un risque de dérive vers un monopole au profit d’une puissance privée. Ce risque est moindre avec le nouveau Règlement, mais il sera toujours présent si on consent à abandonner à Google l’effort de numérisation.

Je veux continuer à croire qu’une alternative européenne existe encore, qui conjuguerait l’initiative privée et l’initiative publique, dans un esprit de conciliation du droit d’auteur et des droits à la connaissance et à la culture.

C’est peut-être ma chimère, mais je la poursuivrai encore longtemps… » (Lionel Maurel )