françois Bon

Où sont passés les Exemplaires ? Nouvelle flânerie dans le Web littéraire, celui de 2015.

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Jeudi 2 avril, j’ai été invité à intervenir pour la biennale EXEMPLAIRES : formes et pratiques de l’édition qui se tenait à l’Ecole supérieure des Beaux-arts de Lyon (ENSBA). Le colloque avait notamment pour objectif de mettre en lumière certaines expériences significatives dans le domaine du design éditorial contemporain. Plutôt que de mettre mon diaporama sur slideshare, voici le détail de mon intervention… Bonne lecture…

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« Les objets hérités de la culture de l’imprimé et du livre, avec leur support complexe et multiple, leur matérialité, sont aujourd’hui confrontés aux réalités des pratiques et des contraintes de l’environnement numérique. Si le livre comme objet résiste, la culture du livre et de l’imprimé est en crise en grande partie à cause des pratiques courantes et quasi naturelles dans l’environnement numérique.

La convergence entre la technique et l’héritage culturel nécessite une remise en question des valeurs attachées à des pratiques éditoriales et juridiques ancrées dans une tradition avec un poids économique important, une fonction symbolique puissante et un rôle politique majeur. Car les objets sont aussi associés à des institutions qui sont des lieux de production, de transmission et de préservation du savoir.

Et la fragilisation actuelle de ces objets implique une déstabilisation de ces espaces lettrés et savants, de même que leur soumission aux pressions suscitées par les modèles de la production du savoir inhérente à l’environnement numérique. »

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Indispensable lecture…

« Ainsi, la mutation induite par le numérique touche d’abord à la stabilité de cet espace dans toute sa diversité. Qu’il s’agisse de l’institution et de ses extensions (université, édition, revues scientifiques, etc.) ou des archives (bibliothèques), la culture numérique transforme les pratiques courantes et risque de modifier la nature même des objets de notre savoir comme de l’espace censé les accueillir et les faire circuler.

Cette dimension spatiale est essentielle, voire déterminante, car elle participe d’une manière remarquable à ce bouleversement général qui semble caractériser notre aventure numérique. »

Milad Douehi in Pour un humanisme numérique : http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506411/pour-un-humanisme-numerique

En observant les nouvelles pratiques d’écriture de certains auteurs (pas tous) sur le web, on peut se demander légitiment où sont dorénavant passés les exemplaires qui constituaient traditionnellement la collection de la bibliothèque ?

Et comment, nous, les bibliothécaires, traditionnels passeurs de savoir nous allons recueillir ces nouveaux objets qui ont la forme d’un web livre pour reprendre la formule de François Bon ?

Comment nous allons les conserver… mais surtout les mettre à la disposition des lecteurs ?

Je vous invite donc à une nouvelle flânerie dans le web littéraire, celui de 2015.

(Voir ma précédente flânerie, rédigée pour le BBF et découvrir des auteurs d’aujourd’hui explorant le numérique pour renouveler  leur manière d’écrire – un netvibes que j’entretiens de temps en temps permet de vous donner les liens)

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Je ne parlerai ici… ni des livres homothétiques… ni des livres applications… ni des livres enrichis…

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Le Salon de L@ppli – Médiathèque André Malraux – Strasbourg

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« L’apprentissage, l’imaginaire, les chemins du savoir, la transmission des techniques, des rêves et des secrets, tout passait par le livre. Mais, depuis deux décennies (tout de même déjà une histoire), nous confions progressivement la totalité de nos usages, depuis les routines professionnelles jusqu’aux commodités les plus privées, à des appareils électroniques. Avec des risques lourds, quand ces appareils et leurs logiciels, et l’économie de ce qu’ils véhiculent, sont sous monopole de quelques groupes dont l’art et la civilisation sont moins la préoccupation que la bourse et la domination. » Nous voici donc confrontés à l’instable. Il concerne aussi bien les supports, chaque nouvel appareil condamnant le précédent, là où le livre – résultat d’une considérable histoire industrielle d’une ergonomie complexe – tolérait que chaque nouvelle strate acceptait les anciennes (mais dans un changement d’échelle qui les reléguait quand même à d’infinies distances : consultons-nous autrement que dans les expositions des grandes bibliothèques les vieux portulans ?), qu’il concerne les formes mêmes de l’écrit. La relation du texte à l’image, le rôle de la voix pour le conteur ou l’écrivain, le travail quotidien et l’attention au bruit du monde, rien de neuf sous le soleil. Seulement, la forme transmise s’appuyait sur ce qui en était le plus reproductible : le texte, donc, puis l’imprimé. »

in Après le livre / François Bon. – Paris : Seuil, 2011. – 275 p.

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Ce n’est pas que nous ayons tout à réapprendre : la réflexion sur la typographie, le lien à la part technique de l’écriture (on le croisera pour l’histoire infiniment complexe et passionnante de la tablette d’argile, mais aussi pour Rabelais ou Flaubert) ont toujours été présentes dans l’histoire immédiate de la littérature. Simplement, l’apparente stabilité du livre autorisait qu’elle reste à distance, qu’on la sache, mais en filigrane. Il n’y a jamais eu d’auteur ni d’écriture qui puisse se séparer de ses conditions matérielles d’énonciation ou reproductibilité, ni Shakespeare, ni Bossuet, ni Baudelaire ni Proust : mais lorsque la rupture technique englobe la totalité des aspects de l’écrit, à quoi se raccrocher pour disposer soi-même d’un point d’appui et continuer ? Paradoxalement peut-être, l’objet qui témoigne le plus en avant de cette mutation radicale, c’est le livre imprimé : assemblage de fichiers xml pour le contenu, de masques css pour l’apparence, de métadonnées pour sa distribution, il est déjà en lui-même une sorte de site web, dont la carapace numérique permet aussi bien d’être imprimé qu’archivé, révisé, porté sur des supports électroniques. »

in Après le livre / François Bon. – Paris : Seuil, 2011. – 275 p.

Pour François Bon, le livre c’est le WEB… dorénavant… et il le met en pratique avec son livre atelier en construction permanente : son Tiers livre. Et, il n’est pas le seul à penser ainsi…

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Si le livre c’est le web, et plus particulièrement le site web d’un écrivain, quelle va être la version que nous allons consulter ?

Quelle sera la version la plus fidèle pour entendre la pensée de l’écrivain ? Celle qu’il considérera comme ultime ? La moins sujette à remords ?

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Pour Après le livre : 9 éditions en 9 mois pour cet exemple… exemplaire… Beaucoup d’interventions sur le texte originel parce que le texte a été mis en premier lieu sur le site de l’auteur et que les lecteurs ont fait des commentaires, interagit donc… Mais, attention, si ces interactions avec les lecteurs peuvent être intéressantes, elles ne sont pas systématiques. Elles peuvent être pertinentes pour certains projets. L’auteur reste maitre de son texte, de sa parole et de sa voix. L’écriture numérique permet d’explorer de nouveaux rapports de diffusion et d’échanges et n’est pas un gadget « ludique » pour que ce soit plus « fun » !

Pour le bibliothécaire, quel exemplaire choisir pour mettre à disposition de ses lecteurs et en définitive, quelle version conserver ?

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La version imprimée des livres de Publie.net ? Publie.papier

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On pourra ensuite travailler la forme de l’impression. Peut-être que les bibliothèques, un jour, vont se mettre à acheter ces machines réservées jadis aux imprimeurs, machines de taille réduite qui permettent d’imprimer à la demande l’exemplaire d’un livre. Ce serait d’ailleurs une suite logique des opérations de numérisation des fonds patrimoniaux des bibliothèques : offrir une version imprimée gratuite ou payante à ceux qui le souhaitent.

Et il faudra bien alors se mettre à travailler la forme du livre (embaucher de nouveaux professionnels ?). Il ne suffira pas simplement de numériser un livre, mais travailler l’objet livre à imprimer… et très certainement, avec l’un d’entre vous ou l’un de vos élèves – designers du livre.

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Sonia Landy Sheridan, ”Generative Systems”, 1973

D’ailleurs, dès 1970, l’artiste Sonia Landy Sheridan fonda le programme de systèmes génératifs, associant scientifiques, industrie, artistes et étudiants diplômés pour ainsi explorer les «implications des révolutions des technologies de communication dans l’art», ce dans une approche autant théorique que pratique. Elle travailla notamment avec 3M et Xerox sur ces nouvelles machines qui révolutionnent déjà le monde du livre.

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Le photographe Marcopoulos avec une Xeros s’est approprié ces machines pour éditer des photographies parues sur son blog en collaboration avec l’éditeur géant new-yorkais Rizzoli

Un livre numérique a t-il moins d’épaisseur qu’un livre numérique ?

Bien entendu, ma question peut être comprise de plusieurs manières…

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Des réservoirs de livres numériques ont commencé à se constituer… Je cite ici Gallica, le projet d’une bibliothèque publique, la BNF.

J’aurai aussi pu démarrer par celui du projet Gutenberg de Michael Hart, auteur du premier livre numérique, celui qu’il a mis en ligne le 4 juillet 1971 sur les quelques ordinateurs en réseau à son époque, du temps d’Arpanet.

Avant 1991, 1000 ordinateurs seulement étaient connectés en réseau. En 1991, Tim Berners-Lee et son équipe inventent Internet. Un an après, en 1992, 1 million d’ordinateur sont reliés et en 2016, on atteindra plus de 2 milliard d’appareils connectés (PC, smartphones, tablettes).

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Tim Berners-Lee / Gutenberg

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Les sources du savoir et de la connaissance, les objets livres, petit à petit, sont numérisés et se retrouvent accessibles en ligne. C’est une révolution majeure pour le mode d’accès et la transmission culturelle.

Je ne vais rentrer dans le détail mais je voudrai évoquer une des caractéristiques les plus importantes développée par Tim Berners-Lee, le lien hypertexte.

Parce que c’est cette invention, à mon avis, qui permet un renouvellement de la manière d’imaginer les livres de demain… la manière de les concevoir, de les lire et de transformer l’expérience de lecture des lecteurs…

D’ailleurs bien avant l’invention du web, des auteurs ont déjà pensé lien hypertexte et d’autres manières de raconter des histoires…

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Marelle est un roman de l’écrivain argentin Julio Cortázar publié en 1963.

Une note en début de livre annonce que Marelle, qui se compose de 155 chapitres, peut se lire de deux manières. Soit de manière linéaire, du chapitre 1 au chapitre 56, soit de manière non linéaire en partant du chapitre 73 et en suivant un ordre indiqué en début de livre.

Cortazar n’est pas le seul à avoir essayer de jouer avec la forme, le support et le contenu… Voir Borges ou Pérec et sa Vie mode d’emploi en 1978, construit sur le principe des grilles de mots croisés et qui reste difficile à reproduire, à composer car pour certaines pages, Pérec, a caché des acrostiches.

Marelle n’est pas un livre dont vous êtes le héros mais il expérimentait déjà la lecture aléatoire et permettait d’avoir une autre expérience de lecture.

Plus récemment, en 2000, La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski innove. En premier lieu, le format et la structure du livre ne sont pas conventionnels, sa mise en page et son style sont inhabituels.

Il contient par exemple de copieuses notes de bas de page, qui contiennent souvent elles-mêmes des annotations. Certaines sections du livre ne renferment que quelques lignes de texte, voire juste un mot ou deux répétés sur la page. Cette distribution des vides et des blancs, du texte et du hors-texte, peut susciter des sentiments ambivalents d’agoraphobie ou de claustrophobie mais reflète aussi certains événements intérieurs au récit.

Un autre trait distinctif du roman réside dans ses narrateurs multiples, qui interagissent les uns avec les autres de manière déroutante.

Enfin, le récit se dirige fréquemment dans des directions inattendues. Le livre vient d’être réédité mais son coût de fabrication reste élevé.

Le Web, dès lors, peut être pour les auteurs une alternative pour inventer de nouvelles formes.

Des auteurs contemporains jouent aujourd’hui avec les codes du Web d’autant que l’auteur qui écrit aujourd’hui sur le Web est confronté à d’autres problématiques : celles notamment de l’inattention de son lecteur et de cette « manie » courante de ne plus lire que par fragments… L’écriture par fragments se prête bien au Web.

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Pour lire… Pour écrire… Il faut souvent choisir un lieu… son lieu… …Un endroit pour être bien (corps/esprit)… un espace stimulant… Être seul ou dans une agora… Sur support imprimé ou numérique… La lecture numérique nous invite à poser la question de nos manières de lire

Anne Savelli travaille aussi la forme du livreImmuable un livre ?

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Marcello Vitali-Rosati est professeur adjoint de Littérature et culture numérique au département des littératures de langue française à l’Université de Montréal.

Plutôt que d’écrire un nouvel article théorique, en décembre 2012, il s’est décidé à raconter une histoire quotidiennement pendant un an en essayant de capter l’attention de ses lecteurs, en jouant sur la forme de courts fragments. Son site Navigations fonctionne ainsi  :

L’abondance des contenus nous fait souvent peur. Nous avons besoin d’une structure, d’un dispositif qui produise unité – sens. Les éléments éparpillés doivent trouver un tissu. Il faut des règles, les règles du jeu.

L’expérience d’écriture proposée ici s’impose un cadre.

D’abord, une limite de temps : un texte par jour posté à 21h UTC pendant un an – du 12-12-12 au 13-12-13. Épuiser ce temps est la première tâche de cette écriture.

Ensuite, des structures formelles : une longueur journalière du texte de 1000 caractères – dictée par le temps de lecture requis et par la possibilité de visualiser le texte dans un écran sans scroller.

Et encore, un lien fort entre les textes : un élément de continuité reliera l’écriture d’un jour avec celle du jour suivant. L’ordre sera donc chronologique.

Enfin, un dispositif technique : du code html greffé sur spip. À l’intérieur de ce cadre, aucune contrainte de contenu.

Le parcours qui se produira sera une navigation libre dans un périmètre défini.

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Un livre numérique a ensuite fixé le texte, paru aux éditions Publie.net, le conservant pour éviter le risque de disparation du site.

Le site d’Anne Savelli – Dans la Ville haute – a disparu car l’adresse du site n’a pas été renouvelée… une inattention de l’auteure cette fois… Il n’y a pas que les lecteurs qui sont inattentifs. Pardon Anne… 😉

N’empêche, le livre numérique fixe une forme mais ne permet pas toujours de retrouver l’expérience de lecture initiale comme celle où l’on découvrait chaque jour le texte de Marcello ou le parcours aléatoire que nous pouvions faire dans les images d’Anne Savelli.

Comme l’évoque ce récent colloque à Montréal, les frontières sont à renégocier en permanence entre livre et numérique. Faut-il d’ailleurs que le livre sur le web soit systématiquement imprimé ? Certains auteurs choisissent délibérément que leur web livre ne pourra être imprimé…

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LE NAURNE est un feuilleton de littérature numérique en 15 épisodes créé par deux auteurs : Léo Henry et luvan et la graphiste Laure Afchain.

Un vendredi par mois, nous découvrons l’histoire imaginée par les deux écrivains et mise en scène conjointement par la graphiste. L’idée initiale est, en effet, de jouer avec les codes du web – les ascenseurs, les transparences, les cadres… pour chaque épisode. Expérimenter en réel une nouvelle manière de raconter, non artificielle, qui sert l’histoire à raconter…

On est loin du livre homothétique et ici, la lecture est continue. Il n’y a pas de sons ni d’images (parfois des plans, des schémas).

Léo Henry dit que pour lui, un livre numérique c’est un livre qu’on ne peut pas imprimer sans en perdre une de ses dimensions… Pour l’instant, la plupart des auteurs et des éditeurs ne voient pas encore la potentialité de ce nouvel outil. Et il ne s’agit pas ici de créer une nouvelle forme du cédérom…

Je ne sais pas si nous arriverons dans le futur à proposer une offre de prêt de livres numériques en bibliothèque préservant la diversité des publications – petite édition notamment – mais il est certain que développer les résidences d’écriture numérique de cette manière est un axe pour soutenir la création littéraire et favoriser les échanges avec le public. Léo Henry et Luvan ont déjà proposé deux rendez-vous avec leurs lecteurs à la Médiathèque André Malraux… à suivre… le prochain épisode vendredi 10 avril 2015…

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Voici la forme de l’épisode 4. Je vous invite à découvrir les épisodes déjà parus sur lenaurne.fr.

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D’autres formes, d’autres jeux… Oulipo gare à toi…  Ici l’expérience de Mathilde Roux. Les auteurs jouent toujours avec la structure du texte et d’autant mieux s’ils connaissent les rudiments du code !

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Kiibook est née d’une rencontre entre un bibliothécaire (Alexandre Simonnet) et le travail de Jean luc Lamarque , un artiste numérique en 1997. Il venait d’inventer le pianographique (http://www.pianographique.net) qui était un instrument multimédia graphico-musical qui permet de mixer divers médias issus du web. C’est un peu l’ancêtre de wj’ing.

L’idée a été de développer un projet autour de la littérature numérique, de faire le lien avec la structure qui accueillait le projet (une bibliothèque où l’écrit classique à une grande importance) tout en travaillant sur la désectorisation entre les secteurs numériques et patrimoniaux.

Les objectifs étaient assez simples, il s’agissait de faire connaitre davantage le livre d’artiste au grand public et d’ouvrir le cercle restreint des amateurs du livre d’artiste à des développements numériques possibles afin qu’il y ait des échanges et des rencontres sur des modes de création plus populaires actuellement plébiscités par le public et eux aussi fondés sur les techniques du mix-média.

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L’expérience Kiibook proposée par la bibliothèque Carré d’art de Nîmes permet à qui le souhaite de créer des livres virtuels en PDF  grâce à plusieurs alphabets de lettres et de signes qu’il s’agit de combiner. Un blog associé permet de voir les contributions des participants.

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Je ne vais pas multiplier les exemples.

Vous avez compris, je pense, la richesse de contenus qui est train de naitre sur le Web. Et quel est dorénavant notre souci en bibliothèque pour suivre la production de certains auteurs, la difficulté pour faire connaître leurs textes – nous allons avoir besoin de nouveaux outils de mise en valeur pour les mettre en avant. Le problème de la conservation est encore plus vaste. A part de rares exceptions, une grande partie du Web des origines est irrémédiablement perdu…

Saluons toutefois, la naissance, depuis 2006, d’un dépôt légal du Web mis en place par la BNF. Et qui pourra être consulté dans certaines bibliothèques de villes françaises.

Pour conclure, un constat : vous avez eu raison de mettre un S à exemplaire pour votre colloque. Mais le concept d’exemplaire n’est sans doute déjà plus pertinent pour  rendre compte de la création littéraire en cours…

A suivre…

Comment les auteurs (certains) se saisissent du Web pour renouveler notre expérience de lecture ? Présentation au Congrès de l’ABF 2013 à Lyon

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Je suis intervenu Vendredi 7 juin au Congrès de l’ABF sur l’atelier intitulé : « Comment le numérique modifie le rapport à la lecture ? Le rôle de la médiathèque, fabrique du citoyen« .

Vous trouverez ma flânerie subjective et non exhaustive ici :  Promenade dans le Web littéraire de 2013

Bonne découverte

Franck Queyraud

P.S. :

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PUBLIE.PAPIER : le sas entre livres « papier » et epub : appel à mes collègues bibliothécaires…

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Chers collègues bibliothécaires,

je réveille ce blog pour une naissance importante et une belle solution pour les bibliothèques qui souhaitent promouvoir une maison d’édition contemporaine (mais pas que) et se lancer dans le livre numérique auprès de leurs usagers.

Bientôt, début juillet, la coopérative d’auteurs Publie.net, propulsée par François Bon innovera de nouveau et se lancera dans la POD (Print on Demand), avec l’ouverture de Publie.Papier et le partenariat du réseau Hachette Livres.

En quoi ça consiste ? Les livres numériques du site Publie.net deviendront disponibles à l’impression à la demande – une cinquantaine pour commencer sur les 573 du catalogue à ce jour – et seront accompagnés du fichier numérique en epub, téléchargeable grâce à un code. Les bibliothèques pourront ainsi constituer une double collection, papier et numérique et cerise sur le gâteau : auront le droit de télécharger (et non de le consulter en streaming !) le fichier epub du livre sur une liseuse ou une tablette, disponible ainsi pour leurs usagers. C’est une évolution qui j’espère fera des petits… rassurera les éditeurs… C’est sans doute aussi une solution pour la librairie indépendante, permettant, entre autres, une gestion différente du fonds disponible  : Ombres blanches à Toulouse se lance dans l’expérience.

Quelques remarques non-exhaustives sur la nécessité de ne plus attendre pour promouvoir le livre numérique en bibliothèques (merci de compléter dans vos commentaires) :

Le moment est venu, chers collègues bibliothécaires, de repositionner les bibliothèques comme un médiateur vital dans la chaine du livre – garant de la diversité culturelle – en ces temps numériques et démontrer aux « grands » éditeurs que le développement du livre numérique peut passer par les bibliothèques (présentes sur terre depuis environ 3 ooo ans… un peu d’humour…)

Je vous avoue que cette offre Publie.papier me ravit  notamment pour la constitution de collections de livres numériques permettant aux bibliothèques de conserver sur leurs serveurs, les fichiers numériques des livres acquis. Je suis un peu revenu du mirage de l’accès dans le grand nuage.  Je ne pense pas que la conservation du savoir et des connaissances doit être assurée par des sociétés privées tentaculaires, hégémoniques et partiales (Vous voyez de qui je parle !). Les bibliothèques publiques sont des organismes neutres et pérennes garantissant un accès et une mémoire sur le long terme. Je sais que je ne vais pas plaire à tout le monde en parlant de collections de livres numériques mais je ne crois plus au miraculeux nuage où tout serait disponible. Désolé.

Pour mémoire, actuellement, les diffuseurs de livres numériques pour les bibliothèques ne proposent que la lecture en streaming sur écran ou sur tablettes tactiles par crainte du piratage des fichiers (Sauf L’Harmattan et Numilog). On peut comprendre. Certes il n’y a pas de DRM mais quid de la souplesse d’utilisation ! Je veux pouvoir bénéficier des avantages de l’epub même si je ne suis pas connecté ! Selon la qualité de la liseuse en ligne, on perd parfois les meilleures caractéristiques du livre disponibles en téléchargement.

Pensons à nos lecteurs : ceux-ci n’ont pas tous, les moyens financiers  suffisants pour investir dans de coûteuses et éphémères tablettes tactiles ou de moins coûteuses mais tout aussi éphémères liseuses à encre électronique. Il est bon de rappeler que la bibliothèque permet aussi à nos publics les moins fortunés d’accéder aux ressources du savoir. Evidence qui ne l’est plus. Pour les autres lecteurs, on peut comprendre également leur hésitation : quel matériel choisir est une récurrente question que nous posent nos usagers !

Il est temps, chers collègues bibliothécaires, de se lancer dans des expérimentations en créant des espaces de découverte de la lecture numérique comme le NUMERILAB qui vient d’ouvrir à la Médiathèqe de Saint-Raphaël au sein du réseau MEDIATEM ou encore l’expérience Tab en Bib en Midi-Pyrénées… Allez voir… Il faut dépasser la phase « gadget technologique » pour nous recentrer sur nos sujets de prédilection : le développement de la lecture publique (qui est numérique aussi dorénavant), de la musique numérique (music me dans le Haut-Rhin) et de la VOD. Bref, continuer à assumer nos missions ancestrales : préserver la diversité d’accès à tous les types de ressources et de savoir.

Lire en streaming nécessite une connexion à Internet (coûteuse). Le téléchargement de livres numériques sur tablettes ou liseuses permet une lecture sans connexion. D’autre part, allez-vous sérieusement lire A la recherche du temps perdu sur l’écran de votre pc, mac ou autres portables ? Pour lire, de la littérature ou même d’indigestes rapports administratifs (pléonasme), nous avons besoin d’un certain confort. Et c’est peut-être cela que les lecteurs sceptiques envers la lecture numérique reprochent à la lecture sur écran ou sur de lourdes tablettes. Les livres ont cette faculté particulière : vous pouvez faire le poirier avec si vous le souhaitez (peut-être pas avec l’Universalis ! ), ou vous affaler partout : du canapé au pré proche de la rivière (Oh c’est beau !). La lecture nécessite une position confortable du corps.

Enfin, je deviens de plus en plus un adepte des liseuses électroniques qui sont des outils spécifiquement dédiés à la lecture. Je pense que proposer une offre de livres numériques sur un portail de bibliothèque ne suffit pas. Il faut accompagner, faire de la médiation vers ces nouveaux outils, démontrer que ce ne sont pas de jolis joujous technologiques mais de formidables petits appareils permettant d’annoter, rechercher et puis, lire aussi, et transporter facilement sa bibliothèque dans sa poche. La médiation peut passer par des animations avec les liseuses (lectures à haute voix), un renouvellement de notre antique club de lecture, la création de concours de lectures numériques avec ateliers d’écritures numériques, que sais-je encore ?

Les tablettes tactiles permettent la connexion à Internet pour faire de la lecture numérique mais aussi tout autre chose : lire son courrier, participer à un réseau social, jouer, découvrir des applications, se laisser distraire par des vidéos, ou les tweets humoristiques de vos amis. Notre attention est sans cesse mise à l’épreuve. Les expériences en cours (Numerilab et Tab en Bib) permettront de dire aussi les usages de nos publics. Vont-ils se servir des tablettes comme de simples accès à Internet, les tablettes remplaceront-elles les désormais vieux postes d’accès de l’espace multimédia ? 😉

Voilà quelques remarques d’un praticien… ne prétendant pas à l’exhaustivité… nous sommes dans une période de mutation très perturbante car elle nécessitera une reformulation totale de l’offre de formation continue de nos métiers, et une réorganisation de nos espaces, de nos services et de notre management d’équipe.

Je salue donc ce magnifique travail proposé avec ce PUBLIE. PAPIER. Et ce qui est toujours intéressant avec cette équipe là, c’est que vous pouvez suivre la naissance de ce nouveau projet, régulilèrement, en suivant le journal de bord.

A vous de jouer maintenant… C’est simple ou presque…

Franck Queyraud

« Paradoxalement, en rompant avec l’idée de médiation et en revenant à l’idée même d’une constitution – mais affirmée telle – de la bibliothèque, numérique inclus, la lecture publique rehausse et réactualise ses métiers. » (François Bon, 2011)

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Le texte qui suit est la préface de François Bon au livre numérique de Lorenzo Soccavo, De la bibliothèque à la bibliosphère : les impacts des livres numériques sur les bibliothèques et leur évolution publié dans la nouvelle collection comprendre le livre numérique par un éditeur 100 % numérique : numerik:)ivres. On peut le commander sur le site immateriel.fr pour la somme faramineuse de 1,99 € en formats epub ou pdf. Un blog éponyme est associé à cette collection. L’ambition de celle-ci ?  » Dépassé le débat qui consiste à opposer le livre papier au livre numérique, voire prophétiser la mort du livre papier? Assurément. Et celles et ceux qui l’alimentent ou qui s’y complaisent ne se rendent peut-être pas compte à quel point, cela est, in fine, nuisible à la lecture tout simplement. Car l’enjeu est bel et bien là : papier ou numérique, les lecteurs seront-ils au rendez-vous ? « 

Préface :

Dans nos petites machines de poche, on n’emporte plus un livre, mais une bibliothèque. Et cette bibliothèque, nous la constituons nous-mêmes non plus dans l’idée de préserver ou sauvegarder, nous savons que la bibliothèque universelle est partout et en tout temps disponible : elle est l’histoire et la trace de nos recherches, nos désirs, et l’arbitraire de nos découvertes.

Alors le lieu qui incarnait collectivement la collection des livres, et leur survie dans le temps, l’histoire de leur genèse, la bonne santé de leur préservation, et la possibilité qu’on y ait accès, se réinvente dans une mutation aussi violente et riche que celle qui affecte l’objet même qui, depuis si longtemps, le fonde : le livre.

« Comprendre le livre numérique », c’est un intitulé fort : parce qu’il n’oppose pas la forme neuve (le numérique), à la forme héritée (le livre), parce qu’il y a ce verbe qui se veut prendre avec, non pas simplement le mode d’emploi, mais comment nous nous approprions l’objet neuf.

Et donc, que ce qui change, c’est lire. Ici le verbe central, ici le déport des usages.

C’est en cela que le travail ici présenté de Lorenzo Soccavo est neuf et remarquable. Tous les acteurs du livre numérique, dans son histoire récente, ont une dette à celui qui en fut un des premiers veilleurs – du point de vue de l’édition et de la publication autant que des supports et matériels – et un des premiers protagonistes, avec son livre Gutenberg 2.0. Prospectiviste du livre, que Lorenzo Soccavo, pour cette première intervention, se soit intéressé aux usages nés de la bibliothèque, est en soi un indicateur déterminant : avec le numérique, la lecture publique voit sa tâche démultipliée, et ses métiers réinventés. Et cela concerne aussi bien l’objet lui-même, là où s’assemblent dans des fichiers le texte, ses métadonnées, ses éléments complémentaires, que la façon dont on l’archive, le documente, en autorise l’accès – même à qui ne sait pas l’avoir sur sa route –, que cela concerne la sollicitation de l’usager, sa façon de le faire surgir sur son lieu numérique précis de lecture, et d’en initier les usages connexes, partage, recommandation, ou même simplement petite phrase recopiée et annotation privée, tant il s’agit avant tout de ce que nous devons depuis toujours à la lecture, en tant que découverte de soi-même, et de notre relation à l’autre par le langage.

On comprend, dans l’étendue et la profondeur de cette mutation, que les résistances soient proportionnelles : imaginer une bibliothèque sans livres ? Et pourquoi pas… C’est bien pour cela, que la mutation ne soit pas renoncement, mais réinvention, qu’il nous faut comprendre le livre numérique.

L’horreur, la bibliothèque sans livres ? Ou bien l’an passé, venant régulièrement à la bibliothèque Gabrielle-Roy (plaisir à écrire le nom de cette immense écrivain) de Québec, toute proche de mon domicile, et ouverte jusqu’au soir vingt-et-une heures ainsi que le dimanche, le réflexe de compter, sur les tables et les fauteuils, combien occupés à leurs ordinateurs, et combien avec livres ou magazines et journaux papier. L’ordinateur l’emportait toujours, et sans compter pourtant les postes fixes mis à disposition par l’établissement même. Constat renouvelé dans les bibliothèques universitaires où j’interviens cette année, Angers qui ouvre jusqu’à 22h30, en plein centreville, et Sciences Po Paris.

Constat complexe : on vient donc à la bibliothèque pour lire, travailler, orditer (nous n’avons pas encore inventé de mots pour ce temps passé à l’ordinateur, qui n’est ni réellement ni travail, ni simple loisir). Y a-t-il cependant une justification à ce qu’une ville mobilise moyens humains et techniques (locaux, serveurs, fauteuils) pour un temps partagé et social, mais qu’on ferait aussi bien à son domicile ?

Je n’ai pas la réponse. Mais l’activité intellectuelle, celle qu’on mène nécessairement avec un ordinateur, est une activité sociale, quand bien même cette socialisation (transmettre des photographies de famille) resterait privée ou bien (« faire une recherche », disent les collégiens et lycéens) purement fonctionnelle. Le temps ordinateur n’est pas forcément un temps solitaire (me régale à ces photos volées du travail en groupe sur écran), mais dans une société qui nous contraint massivement à l’individuation à outrance de nos activités, disposer de lieux qui les resocialisent peut effectivement s’inclure dans l’alphabet citoyen de la ville. En tout cas, là où on le fait, ça marche (et n’évacue pas la liste des problèmes qu’on peut se poser du côté des bibliothèques : les écrans des postes fournis face au mur pour que la personne chargée de la surveillance des salles voie à quoi vous vous occupez, anonymat et critères d’accès à la connexion, temps maximum et rotation, services en ligne, notamment pour ceux qui en sont démunis, aide aux CV et recherche d’emploi, etc.).

On comprend alors la réticence de fait, pour les bibliothèques, à proposer des services d’accès à distance. Londres est une ville gigantesque, et compte une vaste communauté francophone : la sélection de ressources numériques culturelles de l’Institut de France, comment ne pas en proposer l’accès à ses propres abonnés, s’ils ont une heure de transport physique pour venir à la médiathèque ? Seulement, à ce que j’en sais, l’Institut français de Londres est le seul à proposer ce service parmi ses quatre-vingts confrères, quand il ne s’agit techniquement que de régler un « proxy ». C’est affaire aussi de contenus : la bibliothèque de Sciences Po me propose l’accès à 15 000 revues en ligne. Mais que je clique sur « littérature », et je ne verrai surgir qu’une dizaine de liens, dont un seul en français (les Études balzaciennes) : non, mais imaginez l’équivalent pour l’astrophysique, la chirurgie du cerveau ou le droit international… N’empêche : à proposer l’accès à distance, la bibliothèque risque donc de vider ses salles, ou va-t-elle paradoxalement – en réimposant dans un contexte neuf son rôle citoyen –, les remplir d’une façon différente ? Et, d’un point de vue sociologique ou citoyen, là où les bibliothèques de comité d’entreprise (il y en a quelques survivantes, mais les livres les plus demandés sont ceux qui concernent le jardinage, les travaux à la maison, les bandes dessinées, les best-sellers) sont bien empêchées devant ces nouvelles formes individuées du travail, ce ne serait pas un enjeu essentiel que proposer ce lien à ceux qui ici partagent le territoire ? Quelle révélation quand, à la médiathèque de Bagnolet, au bord tout proche de Paris, nous avons ouvert il y a deux ans un atelier blog tout public…

Seulement voilà : il faut entrer dans une logique de risque. Avec pour les bibliothèques, tout aussi immédiatement, la surface immergée de ce risque, très clairement défini : à porter sur l’écran les contenus culturels qui sont le coeur de mission, mais qui supposaient jusque-là un objet physique de repérage et d’échange – le livre (ou les autres propositions matérielles de la médiathèque : le disque, le film, l’affiche, le jeu ou le jouet éventuellement, l’oeuvre d’art aussi). La lecture dématérialisée (passons sur le mot, nous qui avons à gérer les accès, fichiers ressources ou métadonnées savons bien qu’il s’agit d’objets tout aussi précis et matériels), que perd-elle par rapport au contact physique avec le livre ? Lit-on aussi avec l’épaisseur, la fixité des blancs, se constitue-t-on son repérage mental des siècles et des oeuvres sans repérage spatial dans un lieu pensé classé ? Nous sommes – ceux de ma génération – évidemment entièrement issus de ce support : l’imaginaire, le rêve, le rapport au monde sensible (mais hors de notre perception), nous l’avons constitué par le livre, au détriment même d’outils bien plus ancestraux, mais délaissés (le conte, l’oralité, la légende populaire, celle qui s’inscrivait dans la pierre même au temps des cathédrales), ou bien dans l’asynchronie provisoire d’outils existants, mais qui n’avaient pas encore fait corps avec l’écrit : ainsi, probablement, l’évolution d’une génération à l’autre de la capacité à mémoriser des images, quantitativement et sélectivement, ou bien l’acception de la documentation filmée comme partie intégrante de notre rapport au réel. Pour ma part, je savais lire lorsqu’à neuf ans, pour la première fois – en pleine guerre d’Algérie finissante et avant l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, j’ai vu la télévision.

On lit plein d’études sur ce qui se perdrait ou se disperserait de la lecture sur écran multi-tâches, ou bien sur la mémorisation d’une page vue numériquement : mais, la plupart du temps, ces études se propagent via des PDF réalisés par leurs auteurs au détriment de toute pensée ergonomique de la page lue. Le mot lecture me paraît même en tant que tel insuffisant pour les processus liés à l’enfance, dans le rapport triple à l’image, à l’histoire, et au temps (le conte oral savait articuler les trois). Des années, j’ai vu chez moi des livres de Claude Ponti traîner par terre, et d’autres l’ont constaté : lire Ponti, pour un enfant, inclut de s’asseoir dessus lorsqu’il joue après le livre. Je ne m’assieds pas sur mes Beckett : mais, que je lève le nez (et j’ai pourtant tout Beckett numérisé dans mon ordinateur, usage privé seulement bien sûr !), ils sont de champ sur mes étagères. Le rapport à l’objet livre dépasse la question de la lecture pour en faire un lieu symbolique, et le repère d’une fixation très complexe.

Bien évidemment, il ne s’est jamais trouvé personne pour vouloir rompre ce processus : le web, là où il est riche, associe la médiation des supports qui lui pré-existent ou lui co-existent, en même temps que – oui, résolument oui – l’enjeu pour nous est d’investir les usages neufs, y compris ceux du plus jeune enfant (qui sait en général avant ses parents cliquer sur la petite icône minuscule pour qu’une vidéo passe grand écran), pour y recréer (au sens fort, d’invention, et pas simplement de portage), ce qui constitue une tâche bien plus vieille que nous-mêmes, en termes de transmission, et – là encore – privilège du risque. À qui appartient René Char ? Et comment conduire à l’inconnu et l’éveil sans René Char (Comment avancer sans inconnu devant soi ?) ?

Les bibliothèques sont formées de longtemps à manipuler ces complexités : de longtemps, ce ne sont plus des lieux de gestion de contenus, mais bien sûr des lieux de propagation raisonnée de contenus. L’éveil, la curiosité, sont de plus antinomiques de la culture marchande, qui dispose d’outils de masse bien plus lourds. L’atelier d’écriture, la résidence d’auteur, les soirées lecture (pas de mot spécifique pour désigner l’invitation faite à un auteur de venir lire en bibliothèque !) en font évidemment partie, et c’est même peut-être un nouveau pacte.

Alors, comment transférer cette pratique toute simple, une poignée de livres regroupés selon un thème qui fasse sens, résonne ou décale, sur le chemin des visiteurs – autrement que par une triste étiquette « coup de coeur », quand ce dont on dispose c’est seulement d’un écran ? Mais écran qui peut être multiplié par huit cents (BPI, à Beaubourg), ou bien même, dans une fac, le simple petit écran d’accueil appelant l’étudiant à inscrire son adresse mail, sur son ordinateur portable, pour accéder aux ressources en ligne, comment s’en saisir pour accomplir la mission citoyenne qui justfie l’établissement ?

La profusion est évidemment massive, réjouissons-nous que ce simple fait revalide vers le haut les métiers de proximité, accueil, orientation, formation qui sont le lien direct du bibliothécaire à l’usager. On peut aller lire sur Gallica les corrections autographes de Baudelaire sur sa propre édition originale des Fleurs du Mal : mais qui y amènera discrètement celui qui, selon les dures lois de la sérendipité, ne sait pas à l’avance l’intérêt de la rencontre, et qui aidera à déchiffrer un document certes relevant de l’imprimé, mais dans une distance radicale à nos habitudes de lecture : toujours se souvenir que le livre de poche, et notamment pour la poésie, est probablement l’objet le plus complexe qu’aura su bâtir, à son plus haut, l’édition imprimée.

Temps de profusion, mais dernière idée : en elle-même, la profusion ne conduit pas à ravaler le bibliothécaire à la tâche de médiation – l’urgence de s’atteler à cette médiation des ressources numériques tend à occulter qu’elle n’est qu’un chaînon peut-être mineur. Le lieu matériel de la profusion, suivre l’actualité quotidienne des négociations des grands établissements avec Google, reste la bibliothèque – et non pas une bibliothèque centralisée (comme ce qu’induisait l’idée du « dépôt légal »), mais la mise en réseau progressivement effective (et loin d’être finalisée) de l’ensemble des établissements gestionnaires de leurs ressources spécialisées. L’idée de lecture publique est d’autant plus rehaussée dans cette idée d’une profusion reléguant la sphère marchande, d’une interface obligatoire qu’elle était, à un des éléments parmi d’autres du bassin actif de ce que nous considérons par lecture. Chacun peut évidemment, depuis chez soi, et en seul clic d’une facilité déconcertante, recevoir sur sa tablette ou sa liseuse un livre numérique vendu par Amazon, iBook Store ou les autres, y compris désormais de nombreux libraires indépendants, qui savent organiser sur leur écran d’accueil tables thématiques et suggestions. Mais, avec l’accès à distance, la bibliothèque réinstaure à l’échelle de ses usagers, université ou ville ou territoire, la possibilité citoyenne de l’organisation de ces ressources : pas seulement la médiation d’un amas non défini et indéfiniment extensible de ressources, mais la constitution même de la bibliothèque qui rassemble en ce lieu physique ou virtuel ces usagers définis.

« Je vous supplie, pour signal de mon affection envers vous, vouloir estre successeur de ma bibliotheque et de mes livres que je vous donne », écrit La Boétie à Montaigne. Paradoxalement, en rompant avec l’idée de médiation et en revenant à l’idée même d’une constitution – mais affirmée telle – de la bibliothèque, numérique inclus, la lecture publique rehausse et réactualise ses métiers. Et peut pleinement, avec et hors du livre, justifier de sa fonction citoyenne et sociale, ce qui nous fait qu’on se sent parfaitement bien, à la bibliothèque Gabrielle-Roy de Québec ou à celle de Bagnolet et tant d’autres, à venir pour deux heures s’installer avec son ordinateur portable non pas pour les livres qui nous y environnent, mais pour le faire ensemble et ce à quoi tous ensemble on travaille, qui passe par lire.

François Bon.

De nombreuses bibliothèques sont abonnées à www.publie.net, littérature contemporaine numérique, fondé par François Bon. Texte publié sous licence Creative Commons.

En espérant que la mise en valeur de cette préface vous conduise à télécharger le livre de Lorenzo Soccavo. Pas de commentaires supplémentaires à ce texte sauf les phrases ou mots soulignés par une mise en gras qui sont autant de pistes de réflexion qui bouleversent parfois quelques idées qui semblaient évidentes mais ne le sont plus à la fin de la lecture.

Enfin, je vous encourage à télécharger le dernier livre de François Bon : Après le livre et vous abonner au site publie.net qui propose de belles pistes sur la littérature d’aujourd’hui, une collection noire Mauvais genres, des textes du patrimoine ou bien encore une revue numérique de création : D’ici là

Silence… je lis…

Une phrase, un paragraphe 2 : « journée de silence »

Publié le Mis à jour le

in Recherche d’un nouveau monde  : 33 variations brèves sur la ville et les paysages d’Amérique, avec photographies de l’auteur  / François Bon . – Publie.net, 2010 :

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« …ainsi la  » journée de silence  » que s’imposait chaque lundi (ou, dans une période ultérieure de sa vie, plutôt le dimanche) Henri Michaux, sans manger ni parler, ni répondre au téléphone, disposant ainsi seulement d’un tabouret dans une pièce blanche. »

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[Nouvelle rubrique de mes lectures, en lien ou pas, avec le Flux. C’est moi qui souligne en gras et lie.]
Lu ce jour sur liseuse cybook opus… achetée le jour de la sortie de lipade.
Silence

Une phrase, un paragraphe 1 : « Stockage isotherme des images et paroles »

Publié le Mis à jour le

in Recherche d’un nouveau monde  : 33 variations brèves sur la ville et les paysages d’Amérique, avec photographies de l’auteur  / François Bon . – Publie.net, 2010 :

 
« Auprès des lacs et rivières gelés (et l’été même, l’eau assez froide pour un refroidissement efficace), on avait trouvé un modèle suffisamment économique pour la préservation des données : comment ferait-on, sinon ?
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Ce type de silos était réservé aux données non fragmentables, mais celles qui encombraient le plus : les paroles, les images. On documentait le monde en permanence, images et paroles s’accumulaient. On avait créé des sites où chacun pouvait déposer ses enregistrements, ses captations. Bien sûr, cela avait peu d’intérêt, pour l’immense masse d’entre elles. Mais il n’était que penser à ces périodes dont on savait si peu du contexte concret : Rabelais (et cet autre qui s’appelait Proust, François Proust) convoyant à pied, de Turin au Mans, l’hiver 1548, la dépouille de Guillaume de Langey. Ou le peu de visibilité du monde que propose Saint-Simon, tout entier à sculpter ses personnages. Ce n’est que plus tard (et même : qu’en restera-t-il, alors, de notre monde ?) que ces données pourront prendre de l’intérêt, et aucun de nous pour en donner des critères prédictibles. L’observation d’un carrefour, une conversation saisie dans la rue. Ces silos demandent peu de maintenance. On héberge les techniciens sur place : il faut sans cesse des extensions neuves. On y accueillait des chercheurs, pour des sondages, des cartographies et repérages : la contrainte, pas le droit de rien copier pour leurs archives personnelles
Quelques-uns protestaient au sujet de la déformation induite dans le paysage : on avait fait le minimum, cependant. »
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[Nouvelle rubrique de mes lectures, en lien ou pas, avec le Flux. C’est moi qui souligne en gras et lie.]
Lu ce jour sur liseuse cybook opus… achetée le jour de la sortie de lipade.
Silence

L’avenir du livre : le livre numérique ?

Publié le Mis à jour le

En janvier 2009, à la Médiathèque de Saint-Raphaël, nous recevions dans le cadre d’une journée d’étude de l’ABF PACA, quatre praticiens – innovateurs – rêveurs – du livre de l’avenir : le livre numérique. Il fut question d’ ebooks, de livrels ou encore de liseuses. Nous avons tout filmé. Et monté…

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Photo de François Bon – Saint-Raphaël à l’aube du 22 janvier 2009

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Cette journée d’étude, intitulée LE LIVRE NUMERIQUE : quelles offres et quels usages ? a été podcastée entièrement. Retrouvez ou découvrez les interventions de François Bon, Annie Brigant, Isabelle Antonutti et Daniel Bourrion en cliquant directement sur le lien ici onglet Conférences.

Daniel Bourrion, en charge d’imaginer le futur à la BU d’Angers, a aussi commenté la journée sur son blog De tout sur rien.

Et François Bon a réalisé une chronique images de son arrivée et de sa journée à Saint-Raphaël : « issue de secours plein sud« 

Enfin, et c’est arrivé aujourd’hui, au forum des bibliothèques 2.0 de Montréal, une passionnante conférence donnée par Hubert Guillaud à Montréal, élargit les pistes ouvertes lors de notre journée d’étude : Qu’est ce qu’un livre à l’heure du numérique ?

et conclut sur une question qui nous interpelle, nous, les bibliothécaires :

«  Il faut s’interroger constamment sur le métier qu’on fait et comment la modernité le renouvelle. J’enrage quand j’entends des amis bibliothécaires me dirent qu’ils ont passé une demi-journée à faire du catalogage, à faire les mêmes fiches que les bibliothèques voisines. Combien de temps perdu à faire et refaire les mêmes fiches partout, chacun croyant que la subtilité de son commentaire ou de sa description en quelques lignes du contenu sera différente de l’autre. Alors qu’on peut décrire les contenus de multiples manières aujourd’hui. Il y a tant à faire pour que le web documentaire ne passe pas à la trappe, ne passe pas après le web social. Certes, la sociabilité en ligne est primordiale, mais la culture l’est plus encore. Pouvoir accéder de manière inédite aux profondeurs de notre culture, me semble un objectif qui mérite l’attention et les efforts communs de ceux qui la détiennent, la préservent et la font vivre. « 

Bonnes découvertes

Silence