« Paradoxalement, en rompant avec l’idée de médiation et en revenant à l’idée même d’une constitution – mais affirmée telle – de la bibliothèque, numérique inclus, la lecture publique rehausse et réactualise ses métiers. » (François Bon, 2011)

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Le texte qui suit est la préface de François Bon au livre numérique de Lorenzo Soccavo, De la bibliothèque à la bibliosphère : les impacts des livres numériques sur les bibliothèques et leur évolution publié dans la nouvelle collection comprendre le livre numérique par un éditeur 100 % numérique : numerik:)ivres. On peut le commander sur le site immateriel.fr pour la somme faramineuse de 1,99 € en formats epub ou pdf. Un blog éponyme est associé à cette collection. L’ambition de celle-ci ?  » Dépassé le débat qui consiste à opposer le livre papier au livre numérique, voire prophétiser la mort du livre papier? Assurément. Et celles et ceux qui l’alimentent ou qui s’y complaisent ne se rendent peut-être pas compte à quel point, cela est, in fine, nuisible à la lecture tout simplement. Car l’enjeu est bel et bien là : papier ou numérique, les lecteurs seront-ils au rendez-vous ? « 

Préface :

Dans nos petites machines de poche, on n’emporte plus un livre, mais une bibliothèque. Et cette bibliothèque, nous la constituons nous-mêmes non plus dans l’idée de préserver ou sauvegarder, nous savons que la bibliothèque universelle est partout et en tout temps disponible : elle est l’histoire et la trace de nos recherches, nos désirs, et l’arbitraire de nos découvertes.

Alors le lieu qui incarnait collectivement la collection des livres, et leur survie dans le temps, l’histoire de leur genèse, la bonne santé de leur préservation, et la possibilité qu’on y ait accès, se réinvente dans une mutation aussi violente et riche que celle qui affecte l’objet même qui, depuis si longtemps, le fonde : le livre.

« Comprendre le livre numérique », c’est un intitulé fort : parce qu’il n’oppose pas la forme neuve (le numérique), à la forme héritée (le livre), parce qu’il y a ce verbe qui se veut prendre avec, non pas simplement le mode d’emploi, mais comment nous nous approprions l’objet neuf.

Et donc, que ce qui change, c’est lire. Ici le verbe central, ici le déport des usages.

C’est en cela que le travail ici présenté de Lorenzo Soccavo est neuf et remarquable. Tous les acteurs du livre numérique, dans son histoire récente, ont une dette à celui qui en fut un des premiers veilleurs – du point de vue de l’édition et de la publication autant que des supports et matériels – et un des premiers protagonistes, avec son livre Gutenberg 2.0. Prospectiviste du livre, que Lorenzo Soccavo, pour cette première intervention, se soit intéressé aux usages nés de la bibliothèque, est en soi un indicateur déterminant : avec le numérique, la lecture publique voit sa tâche démultipliée, et ses métiers réinventés. Et cela concerne aussi bien l’objet lui-même, là où s’assemblent dans des fichiers le texte, ses métadonnées, ses éléments complémentaires, que la façon dont on l’archive, le documente, en autorise l’accès – même à qui ne sait pas l’avoir sur sa route –, que cela concerne la sollicitation de l’usager, sa façon de le faire surgir sur son lieu numérique précis de lecture, et d’en initier les usages connexes, partage, recommandation, ou même simplement petite phrase recopiée et annotation privée, tant il s’agit avant tout de ce que nous devons depuis toujours à la lecture, en tant que découverte de soi-même, et de notre relation à l’autre par le langage.

On comprend, dans l’étendue et la profondeur de cette mutation, que les résistances soient proportionnelles : imaginer une bibliothèque sans livres ? Et pourquoi pas… C’est bien pour cela, que la mutation ne soit pas renoncement, mais réinvention, qu’il nous faut comprendre le livre numérique.

L’horreur, la bibliothèque sans livres ? Ou bien l’an passé, venant régulièrement à la bibliothèque Gabrielle-Roy (plaisir à écrire le nom de cette immense écrivain) de Québec, toute proche de mon domicile, et ouverte jusqu’au soir vingt-et-une heures ainsi que le dimanche, le réflexe de compter, sur les tables et les fauteuils, combien occupés à leurs ordinateurs, et combien avec livres ou magazines et journaux papier. L’ordinateur l’emportait toujours, et sans compter pourtant les postes fixes mis à disposition par l’établissement même. Constat renouvelé dans les bibliothèques universitaires où j’interviens cette année, Angers qui ouvre jusqu’à 22h30, en plein centreville, et Sciences Po Paris.

Constat complexe : on vient donc à la bibliothèque pour lire, travailler, orditer (nous n’avons pas encore inventé de mots pour ce temps passé à l’ordinateur, qui n’est ni réellement ni travail, ni simple loisir). Y a-t-il cependant une justification à ce qu’une ville mobilise moyens humains et techniques (locaux, serveurs, fauteuils) pour un temps partagé et social, mais qu’on ferait aussi bien à son domicile ?

Je n’ai pas la réponse. Mais l’activité intellectuelle, celle qu’on mène nécessairement avec un ordinateur, est une activité sociale, quand bien même cette socialisation (transmettre des photographies de famille) resterait privée ou bien (« faire une recherche », disent les collégiens et lycéens) purement fonctionnelle. Le temps ordinateur n’est pas forcément un temps solitaire (me régale à ces photos volées du travail en groupe sur écran), mais dans une société qui nous contraint massivement à l’individuation à outrance de nos activités, disposer de lieux qui les resocialisent peut effectivement s’inclure dans l’alphabet citoyen de la ville. En tout cas, là où on le fait, ça marche (et n’évacue pas la liste des problèmes qu’on peut se poser du côté des bibliothèques : les écrans des postes fournis face au mur pour que la personne chargée de la surveillance des salles voie à quoi vous vous occupez, anonymat et critères d’accès à la connexion, temps maximum et rotation, services en ligne, notamment pour ceux qui en sont démunis, aide aux CV et recherche d’emploi, etc.).

On comprend alors la réticence de fait, pour les bibliothèques, à proposer des services d’accès à distance. Londres est une ville gigantesque, et compte une vaste communauté francophone : la sélection de ressources numériques culturelles de l’Institut de France, comment ne pas en proposer l’accès à ses propres abonnés, s’ils ont une heure de transport physique pour venir à la médiathèque ? Seulement, à ce que j’en sais, l’Institut français de Londres est le seul à proposer ce service parmi ses quatre-vingts confrères, quand il ne s’agit techniquement que de régler un « proxy ». C’est affaire aussi de contenus : la bibliothèque de Sciences Po me propose l’accès à 15 000 revues en ligne. Mais que je clique sur « littérature », et je ne verrai surgir qu’une dizaine de liens, dont un seul en français (les Études balzaciennes) : non, mais imaginez l’équivalent pour l’astrophysique, la chirurgie du cerveau ou le droit international… N’empêche : à proposer l’accès à distance, la bibliothèque risque donc de vider ses salles, ou va-t-elle paradoxalement – en réimposant dans un contexte neuf son rôle citoyen –, les remplir d’une façon différente ? Et, d’un point de vue sociologique ou citoyen, là où les bibliothèques de comité d’entreprise (il y en a quelques survivantes, mais les livres les plus demandés sont ceux qui concernent le jardinage, les travaux à la maison, les bandes dessinées, les best-sellers) sont bien empêchées devant ces nouvelles formes individuées du travail, ce ne serait pas un enjeu essentiel que proposer ce lien à ceux qui ici partagent le territoire ? Quelle révélation quand, à la médiathèque de Bagnolet, au bord tout proche de Paris, nous avons ouvert il y a deux ans un atelier blog tout public…

Seulement voilà : il faut entrer dans une logique de risque. Avec pour les bibliothèques, tout aussi immédiatement, la surface immergée de ce risque, très clairement défini : à porter sur l’écran les contenus culturels qui sont le coeur de mission, mais qui supposaient jusque-là un objet physique de repérage et d’échange – le livre (ou les autres propositions matérielles de la médiathèque : le disque, le film, l’affiche, le jeu ou le jouet éventuellement, l’oeuvre d’art aussi). La lecture dématérialisée (passons sur le mot, nous qui avons à gérer les accès, fichiers ressources ou métadonnées savons bien qu’il s’agit d’objets tout aussi précis et matériels), que perd-elle par rapport au contact physique avec le livre ? Lit-on aussi avec l’épaisseur, la fixité des blancs, se constitue-t-on son repérage mental des siècles et des oeuvres sans repérage spatial dans un lieu pensé classé ? Nous sommes – ceux de ma génération – évidemment entièrement issus de ce support : l’imaginaire, le rêve, le rapport au monde sensible (mais hors de notre perception), nous l’avons constitué par le livre, au détriment même d’outils bien plus ancestraux, mais délaissés (le conte, l’oralité, la légende populaire, celle qui s’inscrivait dans la pierre même au temps des cathédrales), ou bien dans l’asynchronie provisoire d’outils existants, mais qui n’avaient pas encore fait corps avec l’écrit : ainsi, probablement, l’évolution d’une génération à l’autre de la capacité à mémoriser des images, quantitativement et sélectivement, ou bien l’acception de la documentation filmée comme partie intégrante de notre rapport au réel. Pour ma part, je savais lire lorsqu’à neuf ans, pour la première fois – en pleine guerre d’Algérie finissante et avant l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, j’ai vu la télévision.

On lit plein d’études sur ce qui se perdrait ou se disperserait de la lecture sur écran multi-tâches, ou bien sur la mémorisation d’une page vue numériquement : mais, la plupart du temps, ces études se propagent via des PDF réalisés par leurs auteurs au détriment de toute pensée ergonomique de la page lue. Le mot lecture me paraît même en tant que tel insuffisant pour les processus liés à l’enfance, dans le rapport triple à l’image, à l’histoire, et au temps (le conte oral savait articuler les trois). Des années, j’ai vu chez moi des livres de Claude Ponti traîner par terre, et d’autres l’ont constaté : lire Ponti, pour un enfant, inclut de s’asseoir dessus lorsqu’il joue après le livre. Je ne m’assieds pas sur mes Beckett : mais, que je lève le nez (et j’ai pourtant tout Beckett numérisé dans mon ordinateur, usage privé seulement bien sûr !), ils sont de champ sur mes étagères. Le rapport à l’objet livre dépasse la question de la lecture pour en faire un lieu symbolique, et le repère d’une fixation très complexe.

Bien évidemment, il ne s’est jamais trouvé personne pour vouloir rompre ce processus : le web, là où il est riche, associe la médiation des supports qui lui pré-existent ou lui co-existent, en même temps que – oui, résolument oui – l’enjeu pour nous est d’investir les usages neufs, y compris ceux du plus jeune enfant (qui sait en général avant ses parents cliquer sur la petite icône minuscule pour qu’une vidéo passe grand écran), pour y recréer (au sens fort, d’invention, et pas simplement de portage), ce qui constitue une tâche bien plus vieille que nous-mêmes, en termes de transmission, et – là encore – privilège du risque. À qui appartient René Char ? Et comment conduire à l’inconnu et l’éveil sans René Char (Comment avancer sans inconnu devant soi ?) ?

Les bibliothèques sont formées de longtemps à manipuler ces complexités : de longtemps, ce ne sont plus des lieux de gestion de contenus, mais bien sûr des lieux de propagation raisonnée de contenus. L’éveil, la curiosité, sont de plus antinomiques de la culture marchande, qui dispose d’outils de masse bien plus lourds. L’atelier d’écriture, la résidence d’auteur, les soirées lecture (pas de mot spécifique pour désigner l’invitation faite à un auteur de venir lire en bibliothèque !) en font évidemment partie, et c’est même peut-être un nouveau pacte.

Alors, comment transférer cette pratique toute simple, une poignée de livres regroupés selon un thème qui fasse sens, résonne ou décale, sur le chemin des visiteurs – autrement que par une triste étiquette « coup de coeur », quand ce dont on dispose c’est seulement d’un écran ? Mais écran qui peut être multiplié par huit cents (BPI, à Beaubourg), ou bien même, dans une fac, le simple petit écran d’accueil appelant l’étudiant à inscrire son adresse mail, sur son ordinateur portable, pour accéder aux ressources en ligne, comment s’en saisir pour accomplir la mission citoyenne qui justfie l’établissement ?

La profusion est évidemment massive, réjouissons-nous que ce simple fait revalide vers le haut les métiers de proximité, accueil, orientation, formation qui sont le lien direct du bibliothécaire à l’usager. On peut aller lire sur Gallica les corrections autographes de Baudelaire sur sa propre édition originale des Fleurs du Mal : mais qui y amènera discrètement celui qui, selon les dures lois de la sérendipité, ne sait pas à l’avance l’intérêt de la rencontre, et qui aidera à déchiffrer un document certes relevant de l’imprimé, mais dans une distance radicale à nos habitudes de lecture : toujours se souvenir que le livre de poche, et notamment pour la poésie, est probablement l’objet le plus complexe qu’aura su bâtir, à son plus haut, l’édition imprimée.

Temps de profusion, mais dernière idée : en elle-même, la profusion ne conduit pas à ravaler le bibliothécaire à la tâche de médiation – l’urgence de s’atteler à cette médiation des ressources numériques tend à occulter qu’elle n’est qu’un chaînon peut-être mineur. Le lieu matériel de la profusion, suivre l’actualité quotidienne des négociations des grands établissements avec Google, reste la bibliothèque – et non pas une bibliothèque centralisée (comme ce qu’induisait l’idée du « dépôt légal »), mais la mise en réseau progressivement effective (et loin d’être finalisée) de l’ensemble des établissements gestionnaires de leurs ressources spécialisées. L’idée de lecture publique est d’autant plus rehaussée dans cette idée d’une profusion reléguant la sphère marchande, d’une interface obligatoire qu’elle était, à un des éléments parmi d’autres du bassin actif de ce que nous considérons par lecture. Chacun peut évidemment, depuis chez soi, et en seul clic d’une facilité déconcertante, recevoir sur sa tablette ou sa liseuse un livre numérique vendu par Amazon, iBook Store ou les autres, y compris désormais de nombreux libraires indépendants, qui savent organiser sur leur écran d’accueil tables thématiques et suggestions. Mais, avec l’accès à distance, la bibliothèque réinstaure à l’échelle de ses usagers, université ou ville ou territoire, la possibilité citoyenne de l’organisation de ces ressources : pas seulement la médiation d’un amas non défini et indéfiniment extensible de ressources, mais la constitution même de la bibliothèque qui rassemble en ce lieu physique ou virtuel ces usagers définis.

« Je vous supplie, pour signal de mon affection envers vous, vouloir estre successeur de ma bibliotheque et de mes livres que je vous donne », écrit La Boétie à Montaigne. Paradoxalement, en rompant avec l’idée de médiation et en revenant à l’idée même d’une constitution – mais affirmée telle – de la bibliothèque, numérique inclus, la lecture publique rehausse et réactualise ses métiers. Et peut pleinement, avec et hors du livre, justifier de sa fonction citoyenne et sociale, ce qui nous fait qu’on se sent parfaitement bien, à la bibliothèque Gabrielle-Roy de Québec ou à celle de Bagnolet et tant d’autres, à venir pour deux heures s’installer avec son ordinateur portable non pas pour les livres qui nous y environnent, mais pour le faire ensemble et ce à quoi tous ensemble on travaille, qui passe par lire.

François Bon.

De nombreuses bibliothèques sont abonnées à www.publie.net, littérature contemporaine numérique, fondé par François Bon. Texte publié sous licence Creative Commons.

En espérant que la mise en valeur de cette préface vous conduise à télécharger le livre de Lorenzo Soccavo. Pas de commentaires supplémentaires à ce texte sauf les phrases ou mots soulignés par une mise en gras qui sont autant de pistes de réflexion qui bouleversent parfois quelques idées qui semblaient évidentes mais ne le sont plus à la fin de la lecture.

Enfin, je vous encourage à télécharger le dernier livre de François Bon : Après le livre et vous abonner au site publie.net qui propose de belles pistes sur la littérature d’aujourd’hui, une collection noire Mauvais genres, des textes du patrimoine ou bien encore une revue numérique de création : D’ici là

Silence… je lis…

Une réflexion au sujet de « « Paradoxalement, en rompant avec l’idée de médiation et en revenant à l’idée même d’une constitution – mais affirmée telle – de la bibliothèque, numérique inclus, la lecture publique rehausse et réactualise ses métiers. » (François Bon, 2011) »

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