« Sortir de ce présent permanent » et « Cartographier Internet »: une piste pour les bibliothèques en quête d’un nouveau modèle ?

Publié le Mis à jour le

« Aujourd’hui, nous sommes face à une véritable terra incognitae. Sans carte ni boussole.Nous avons réduit les risques de rencontres hasardeuses en confiant notre destin aux moteurs de recherche. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’on confie une quête ou une requête à une autorité non certifiée, qui impose le chemin et la destination sans jamais offrir une représentation globale du territoire dans lequel elle s’inscrit. Si nous voulons promouvoir une véritable politique publique d’Internet, susceptible d’en faire l’agora du XXIe siècle à une échelle tant nationale qu’ européenne ou mondiale, il nous faut une carte du réseau, une capacité à le visualiser facilement. De nombreuses tentatives existent. C’est un enjeu central pour demain.

« Civiliser Internet, c’est donc le matérialiser, le voir, lui donner une représentation. C’est ensuite le cultiver. Cultiver ? En effet, Internet offre une mise à disposition formidable des connaissances et des savoirs. Mais aujourd’hui le tri est laissé à la facilité aveugle des moteurs de recherche, encore une fois. L’analogie est souvent faite avec une rue. Internet rassemble mille boutiques, mille services, mille lieux de savoir et de culture. Mais comment les reconnaître, les identifier, les distinguer ? Dans une ville, il est facile de distinguer une école d’une mairie, une poste d’une boucherie, une librairie d’une bibliothèque. Un jeu de codes architecturaux, visuels, historiques permet cette distinction. Sur le Web, c’est impossible, la stratégie des marques est à l’œuvre, et, tels des aveugles, nous nous servons de Google en guise de canne blanche. Après avoir cartographié, il faut donc cultiver, c’est-à-dire urbaniser, créer des repères, des labels. Seule la culture, portée par des politiques publiques, peut le faire.« 

Qui écrit cela ? Le Président de l’INA : Emmanuel Hoog, à la page 150 de son ouvrage  » Mémoire année zéro » paru au Seuil fin 2009.

Avant d’être un médiateur, le bibliothécaire est depuis toujours un… trieur… Déboussolés comme beaucoup de professionnels de l’information par la révolution numérique, les bibliothécaires – traditionnels gardiens des savoirs et des connaissances – ont oublié leur rôle de trieur, ko qu’ils sont, debout sur la berge, regardant le fleuve s’écouler.  Ils pourraient contribuer collectivement avec d’autres professionnels également égarés (libraires, éditeurs, artistes, auteurs…) à la constitution de cette carte d’Internet, grâce aux nouveaux outils disponibles (souvent gratuitement) sur Internet et surtout  grâce à leurs compétences – si méconnues par le grand public – de description et d’organisation des contenus. Pour …

…retrouver le Nord…

…mais continuons notre lecture…

 » Enfin, civiliser Internet, c’est le collectiviser. Bien sûr, le mot n’est plus à la mode depuis longtemps. Dans l’histoire, il a fait souvent peur, à juste titre. Toutefois, il  paraît difficile d’affirmer, à raison que le Web est une « nouvelle dimension de l’espace public » (Nicolas Venbremeersch, De la démocratie numérique, Le Seuil/Presses de Sciences Po, 2002), sans y introduire non seulement quelques règles à caractère économique (dépôt légal, droit d’auteur), mais aussi des pratiques publiques et civiques nouvelles. » (p. 151)

L’exemple du site Culture Wok pourrait être une piste, une alternative et une évolution pour nos traditionnels catalogues de bibliothèques afin de retrouver notre place de médiateurs vers nos publics en mutualisant nos compétences et nos regards (libraires, éditeurs, auteurs voire lecteurs). « Développé par une équipe pluridisciplinaire, en partenariat avec la région Aquitaine, le Wok est un nouvel outil de recherche en ligne reposant sur un principe d’indexation intersubjective et collaborative qui prend en compte les choix psychiques de ses utilisateurs à partir de critères sensitifs. Il intègre les données linguistiques, sonores et visuelles dans un même espace pour s’adapter et se décliner dans de nombreux domaines. » L’idée et la version bêta de ce site sont déjà prometteuses.

Continuons…

 » La première urgence est de commencer par l’histoire, de faire d’Internet un acteur (et pas seulement une trace) de notre histoire, de lui donner de la respectabilité, en l’introduisant comme source essentielle de notre propre compréhension et de notre propre invention. Tel est le défi porté par la création du dépôt légal du Web. Comment l’organiser ? Est-ce pure folie, comme on l’entend parfois ? » (p. 151)

La BNF et l’INA ont une mission de dépôt légal. Ce qui change avec le Web ?

« L’archive devient vivante, changeante, immédiate. L’archivage doit donc intégrer cette dimension du temps par des aspirations cycliques de sites. Leur évolution se voit ainsi enregistrée périodiquement : il n’existe plus une source unique, mais une succession de versions. Internet exige une indexation en trois dimensions. […] Au fond, il n’y a plus aucune différence entre archive et information, puisque tout se retrouve placé  sur le même plan également étalé sur la toile. Le dilemme est simple : ne pas tout garder mais alors comment choisir ? Tout garder, mais pour que cette mémoire ait un sens, mettre en œuvre des outils de navigabilité extrême. Pour ne pas perdre la boussole – le nord et la tête d’un coup.  » (p. 152)

Emmanuel Hoog, le démontre à plusieurs moments dans ce livre : Internet, c’est « Toujours plus de mémoire, toujours moins d’histoire » (p. 135) et que ce manque d’histoire, finalement, nous entraîne dans un malstrom infernal… il faut donc « sortir de  ce présent permanent » (p. 154)

Revenons un instant sur l’exemple de Culture Wok, il faut lire les analyses d’Hubert Guillaud ici et celle de Silvère Mercier, .  Le bibliobsédé concluait son billet ainsi :  » Pour l’heure il ne semble pas encore possible d’intégrer cette technologie dans un catalogue de bibliothèques, mais Culture Wok propose de devenir partenaire en faisant participer les professionnels des bibliothèques à l’indexation et en intégrant une borne d’accès dans les établissements. »  Chiche ! Le libraire de Bibliosurf se demandait justement dans un billet récent Pourquoi les bibliothèques n’arrivent elles pas à travailler en réseau ? Constat que l’on peut prendre mal… ou pas !

Voici donc venu le temps – non de construire de nouvelles cathédrales – mais de travailler de manière collaborative et interassociative sur des projets fédérateurs , en réaffirmant les missions que la puissance publique nous a confiée. L’exemple du site Wiki-brest est remarquable,  » site Internet de mémoire et de culture partagées mettant en valeur le patrimoine du Pays de Brest : histoires de lieux, de personnes, de travail, géographie, tranches de vie, cartes postales, chansons, articles encyclopédiques, Wiki-brest c’est une écriture qui relie habitant-e-s, journaux de quartiers, associations, artistes, bibliothécaires, enseignants… « 

Laissons Emmanuel Hoog conclure :

« Maîtriser sa mémoire pour une collectivité devrait pourtant faire partie des libertés fondamentales. La Révolution française s’est accompagnée d’une importante institutionnalisation des politiques de mémoire (archives, bibliothèques, musées).  » (p. 153)

« La culture s’affirme comme un double espace. Tour d’abord le lieu de l’invention d’un vouloir-vivre ensemble, le lieu d’un possible public, c’est-à-dire, aux côtés de l’école et de la télévision, un territoire où se formule au quotidien la République en marche. Et puis le lieu culture, au-delà des segmentations disciplinaires et des guichets administratifs, offre un espace où l’histoire peut retrouver des lieux où s’épanouir. Il ne s’agit pas de lieux de mémoire. Il s’agit de lieux d’invention. » (p. 204)

La bibliothèque publique n’est-elle pas un de ces lieux ?

Silence

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Les pistes de ce livre sont nombreuses, vous pouvez vous le procurer ici ou ailleurs ou encore dans votre bibliothèque préférée !



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Une réflexion au sujet de « « Sortir de ce présent permanent » et « Cartographier Internet »: une piste pour les bibliothèques en quête d’un nouveau modèle ? »

    lbourgeaux a dit:
    lundi 22 mars 2010 à 4:13

    Sur ce thème, voir aussi les articles du dossier « Patrimoine numérique : mémoire virtuelle, mémoire commune ? » sur le site de l’INA : http://www.ina-sup.com/ressources/dossiers-de-laudiovisuel/e-dossiers-patrimoine-numerique-memoire-virtuelle-memoire-commun
    Très intéressante lecture…

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